Une épouvante avait dispersé les curieux, devant les coups de fouet et le train emporté de la carriole. Mais, comme il la lançait sur la pente, à fracasser les roues, des hommes coururent pour l'arrêter. Cette sacrée tête de pioche était bien capable de faire le plongeon, histoire d'embêter les autres. On le rattrapa, il fallut batailler, sauter à la tête du cheval, monter dans la voiture. Quand on le ramena, il ne soufflait plus un mot, les dents serrées, tout le corps raidi, laissant s'accomplir le destin, dans la muette protestation de sa rage impuissante.
A ce moment, la Grande amenait Françoise et Jean, pour qu'ils prissent possession de la maison. Et Buteau se contenta de les regarder en face, du regard noir dont il suivait maintenant la fin de son malheur. Mais c'était le tour de Lise à crier, à se débattre, ainsi qu'une folle. Les gendarmes étaient là, qui lui répétaient de faire ses paquets et de filer. Fallait bien obéir, puisque son homme était assez lâche pour ne pas la défendre, en tapant dessus. Les poings aux hanches, elle tombait sur lui.
—Jean-foutre qui nous laisse flanquer à la rue! T'as pas de coeur, dis? que tu ne cognes pas sur ces cochons-la…. Va donc, lâche, lâche! t'es plus un homme!
Comme elle lui criait ça dans la face, exaspérée de son immobilité, il finit par la repousser si rudement, qu'elle en hurla. Mais il ne sortit point de son silence, il n'eut sur elle que son regard noir.
—Allons, la mère, dépêchons, dit Vimeux triomphant. Nous ne partirons que lorsque vous aurez remis les clefs aux nouveaux propriétaires.
Dès lors, Lise commença à déménager, dans un coup de fureur. Depuis trois jours, elle et Buteau avaient déjà porté beaucoup de choses, les outils, les gros ustensiles, chez leur voisine, la Frimat; et l'on comprit qu'ils s'attendaient tout de même à l'expulsion, car ils s'étaient mis d'accord avec la vieille femme, qui, pour leur donner le temps de se retourner, leur louait son chez elle, trop grand, en s'y réservant seulement la chambre de son homme paralytique. Puisque les meubles étaient vendus avec la maison, et les bêtes aussi, il ne restait à Lise qu'à emporter son linge, ses matelas, d'autres menues affaires. Tout dansa par la porte et les fenêtres, jusqu'au milieu de la cour, tandis que ses deux petits pleuraient en croyant leur dernier jour venu, Laure cramponnée à ses jupes, Jules étalé, vautré en plein déballage. Comme Buteau ne l'aidait même pas, les gendarmes, braves gens, se mirent à charger les paquets dans la voiture.
Mais tout se gâta encore, lorsque Lise aperçut Françoise et Jean, qui attendaient, derrière la Grande. Elle se rua, elle lâcha le flot amassé de sa rancune.
—Ah! salope, tu es venue voir avec ton salop…. Eh bien! tu vois notre peine, c'est comme si tu nous buvais le sang…. Voleuse, voleuse, voleuse!
Elle s'étranglait avec ce mot, elle revenait le jeter à sa soeur, chaque fois qu'elle apportait dans la cour un nouvel objet. Celle-ci ne répondait pas, très pâle, les lèvres amincies, les yeux brûlants; et elle affectait d'être toute à une surveillance blessante, suivant des yeux les choses, pour voir si on ne lui emportait rien. Justement, elle reconnut un escabeau de la cuisine, compris dans la vente.
—C'est à moi, ça, dit-elle d'une voix rude.