—Hein? trois francs, c'est pour rien!… Cent sous les deux!
Lise et Françoise, qui les avaient pris par-dessus la haie d'aubépine, où séchaient des couches de Jules, les maniaient, les convoitaient. Mais elles étaient raisonnables, elles n'en avaient pas besoin: à quoi bon dépenser? Et elles les rendaient, lorsque Jean se décida tout d'un coup à vouloir épouser Lise, malgré le petit. Alors, pour brusquer les choses, il lui cria:
—Non, non, gardez-le, je vous l'offre!… Ah! vous me feriez de la peine, c'est de bonne amitié, bien sûr!
Il n'avait rien dit à Françoise, et comme celle-ci tendait toujours au marchand son foulard, il la remarqua, il eut au coeur un élancement de chagrin, en croyant la voir pâlir, la bouche souffrante.
—Mais toi aussi, bête! garde-le… Je le veux, tu ne vas pas faire ta mauvaise tête!
Les deux soeurs, combattues, se défendaient et riaient. Déjà, Lambourdieu avait allongé la main par-dessus la haie pour empocher les cent sous. Et il repartit, le cheval derrière lui démarra la longue voiture, la fanfare rauque de la trompette se perdit au détour du chemin.
Tout de suite, Jean avait eu l'idée de pousser ses affaires auprès de Lise, en se déclarant. Une aventure l'en empêcha. L'écurie était sans doute mal fermée, soudain l'on aperçut l'âne, Gédéon, au milieu du potager, tondant gaillardement un plant de carottes. Du reste, cet âne, un gros âne, vigoureux, de couleur rousse, la grande croix grise sur l'échine, était un animal farceur, plein de malignité: il soulevait très bien les loquets avec sa bouche, il entrait chercher du pain dans la cuisine; et, à la façon dont il remuait ses longues oreilles, quand on lui reprochait ses vices, on sentait qu'il comprenait. Dès qu'il se vit découvert, il prit un air indifférent et bonhomme; ensuite, menacé de la voix, chassé du geste, il fila; mais, au lieu de retourner dans la cour, il trotta par les allées, jusqu'au fond du jardin. Alors, ce fut une vraie poursuite, et, lorsque Françoise l'eut enfin saisi, il se ramassa, rentra le cou et les jambes dans son corps, pour peser plus lourd et avancer moins vite. Rien n'y faisait, ni les coups de pied, ni les douceurs. Il fallut que Jean s'en mêlât, le bousculât par derrière de ses bras d'homme; car, depuis qu'il était commandé par deux femmes, Gédéon avait conçu d'elles le plus complet mépris. Jules s'était réveillé au bruit et hurlait. L'occasion était perdue, le jeune homme dut partir ce jour-là, sans avoir parlé.
Huit jours se passèrent, une grande timidité avait envahi Jean, qui, à cette heure, n'osait plus. Ce n'était pas que l'affaire lui semblât mauvaise: à la réflexion, il en avait, au contraire, mieux senti les avantages. D'un côté et de l'autre, on n'aurait qu'à y gagner. Si lui ne possédait rien, elle avait l'embarras de son mioche: cela égalisait les parts; et il ne mettait là aucun vilain calcul, il raisonnait autant pour son bonheur, à elle, que pour le sien. Puis, le mariage, en le forçant à quitter la ferme, le débarrasserait de Jacqueline, qu'il revoyait par lâcheté du plaisir. Donc, il était bien résolu, et il attendait l'occasion de se déclarer, cherchant les mots qu'il dirait, en garçon que même le régiment avait laissé capon avec les femmes.
Un jour, enfin, Jean, vers quatre heures, s'échappa de la ferme, résolu à parler. Cette heure était celle où Françoise menait ses vaches à la pâture du soir, et il l'avait choisie pour être seul avec Lise. Mais un contretemps le consterna d'abord: la Frimat, installée en voisine obligeante, aidait justement la jeune femme à couler la lessive, dans la cuisine. La veille, les deux soeurs avaient essangé le linge. Depuis le matin, l'eau de cendre, que parfumaient des racines d'iris, bouillait dans un chaudron, accroché à la crémaillère, au-dessus d'un feu clair de peuplier. Et, les bras nus, la jupe retroussée, Lise, armée d'un pot de terre jaune, puisait de cette eau, arrosait le linge dont le cuvier était rempli: au fond les draps, puis les torchons, les chemises, et par-dessus des draps encore. La Frimat ne servait donc pas à grand'chose; mais elle causait, en se contentant, toutes les cinq minutes, d'enlever et de vider dans le chaudron le seau, qui, sous le baquet, recevait l'égoutture continue de la lessive.
Jean patienta, espérant qu'elle s'en irait. Elle ne partait pas, parlait de son pauvre homme, le paralytique, qui ne remuait plus qu'une main. C'était une grande affliction. Jamais ils n'avaient été riches; seulement, lorsque lui travaillait encore, il louait des terres qu'il faisait valoir; tandis que, maintenant, elle avait bien de la peine à cultiver toute seule l'arpent qui leur appartenait; et elle s'éreintait, ramassait le crottin des routes pour le fumer, n'ayant pas de bestiaux, soignait ses salades, ses haricots, ses pois, pied à pied, arrosait jusqu'à ses trois pruniers et ses deux abricotiers, finissait par tirer un profit considérable de cet arpent, si bien que, chaque samedi, elle s'en allait au marché de Cloyes, pliant sous la charge de deux paniers énormes, sans compter les gros légumes, qu'un voisin lui emportait dans sa carriole. Rarement elle en revenait sans deux ou trois pièces de cent sous, surtout à la saison des fruits. Mais sa continuelle doléance était le manque de fumier: ni le crottin, ni les balayages des quelques lapins et des quelques poules qu'elle élevait ne lui donnaient assez. Elle en était venue à se servir de tout ce que son vieux et elle faisaient, de cet engrais humain si méprisé, qui soulève le dégoût, même dans les campagnes. On l'avait su, on l'en plaisantait, on l'appelait la mère Caca, et ce surnom lui nuisait, au marché. Des bourgeoises s'étaient détournées de ses carottes et de ses choux superbes, avec des nausées de répugnance. Malgré sa grande douceur, cela la jetait hors d'elle.