—Bien sûr que s'ils sont allés la guetter!

—Enfin, n'importe! paraît que c'est d'un bête, que c'est d'un laid, tout nu! comme qui dirait le plus vilain de ces vilains petits moigneaux sans plumes, qui ouvrent le bec, dans les nids, oh! mais vilain, vilain, à en dégobiller dessus!

Françoise, du coup, fut secouée d'un nouvel accès de gaieté, tellement l'idée de ce moigneau sans plumes lui paraissait farce. Et elle ne se calma, elle ne continua à faner, que lorsqu'elle aperçut sur la route sa soeur Lise, qui descendait dans le pré. Celle-ci, s'étant approchée de Jean, expliqua qu'elle se rendait chez son oncle, à cause de Buteau. Depuis trois jours, cette démarche était convenue entre eux, et elle promit de repasser, pour lui dire la réponse. Quand elle s'éloigna, Victor tapait toujours, Françoise, Palmyre et les autres femmes, dans l'éblouissement du grand ciel clair, jetaient les herbes, encore et encore; tandis que Lequeu, très obligeant, donnait une leçon à Berthe, piquant la fourche, l'élevant et la baissant, avec la raideur d'un soldat à l'exercice. Au loin, les faucheurs s'avançaient sans un arrêt, d'un même mouvement rythmique, le torse balancé sur les reins, la faux lancée et ramenée, continuellement. Une minute, Delhomme s'arrêta, se tint debout, très grand au milieu des autres. Dans son goujet, la corne de vache pleine d'eau, pendue à sa ceinture, il avait pris la pierre noire, et il affilait sa faux, d'un long geste rapide. Puis, son échine de nouveau se cassa, on entendit le fer aiguisé mordre le pré d'un sifflement plus vif.

Lise était arrivée devant la maison des Fouan. D'abord, elle craignit qu'il n'y eût personne, tant le logis semblait mort. Rose s'était débarrassée de ces deux vaches, le vieux venait de vendre son cheval, il n'y avait plus ni bêtes, ni travail, ni rien qui grouillât dans le vide des bâtiments et de la cour. Pourtant, la porte céda; et Lise, en entrant dans la salle muette et noire, malgré les gaietés du dehors, y trouva le père Fouan debout, en train d'achever un morceau de pain et de fromage, tandis que sa femme, assise, inoccupée, le regardait.

—Bien le bonjour, ma tante… Et ça va comme vous voulez?

—Mais oui, répondit la vieille dont le visage s'éclaira, heureuse de cette visite. Maintenant qu'on est des bourgeois, on n'a qu'à prendre du bon temps, du matin au soir.

Lise voulut aussi être aimable pour son oncle.

—Et l'appétit marche, à ce que je vois?

—Oh! dit-il, ce n'est pas que j'aie faim… Seulement de manger un morceau ça occupe toujours, ça fait couler la journée.

Il avait un air si morne, que Rose repartit en exclamation sur leur bonheur de ne plus travailler. Vrai! ils avaient bien gagné ça, ce n'était pas trop tôt, de voir trimer les autres, en jouissant de ses rentes. Se lever tard, tourner ses pouces, se moquer du chaud et du froid, n'avoir pas un souci, ah! ça les changeait rudement, ils étaient dans le paradis pour sûr. Lui-même, réveillé, s'excitait comme elle, renchérissait. Et, sous cette joie forcée, sous la fièvre de ce qu'ils disaient, on sentait l'ennui profond, le supplice de l'oisiveté torturant ces deux vieux, depuis que leurs bras, tout d'un coup inertes, se détraquaient dans le repos, pareils à d'antiques machines jetées aux ferrailles.