La vie nouvelle, dès lors, s'établit. Les vingt-cinq ans de Clotilde, restée enfantine longtemps, s'épanouissaient en une fleur d'amour, exquise et pleine. Depuis que son coeur avait battu, le garçon intelligent qu'elle était, avec sa tête ronde, aux courts cheveux bouclés, avait fait place à une femme adorable, à toute la femme, qui aime à être aimée. Son grand charme, malgré sa science, prise au hasard de ses lectures, était sa naïveté de vierge, comme si son attente ignorée de l'amour lui avait fait réserver le don de son être, son anéantissement dans l'homme qu'elle aimerait. Certainement, elle s'était donnée autant par reconnaissance, par admiration, que par tendresse, heureuse de le rendre heureux, goûtant une joie à n'être qu'une petite enfant entre ses bras, une chose à lui qu'il adorait, un bien précieux, qu'il baisait à genoux, dans un culte exalté. De la dévote de jadis, elle avait encore l'abandon docile aux mains d'un maître âgé et tout-puissant, tirant de lui sa consolation et sa force, gardant, par delà la sensation, le frisson sacré de la croyante qu'elle était restée. Mais, surtout, cette amoureuse, si femme, si pâmée, offrait le cas délicieux d'être une bien portante, une gaie, mangeant à belles dents, apportant un peu de la vaillance de son grand-père le soldat, emplissant la maison du vol souple de ses membres, de la fraîcheur de sa peau, de la grâce élancée de sa taille, de son col, de tout son corps jeune, divinement frais.

Et Pascal, lui, était redevenu beau, dans l'amour, de sa beauté sereine d'homme resté vigoureux, sous ses cheveux blancs. Il n'avait plus sa face douloureuse des mois de chagrin et de souffrance qu'il venait de passer; il reprenait sa bonne figure, ses grands yeux vifs, encore pleins d'enfance, ses traits fins, où riait la bonté; tandis que ses cheveux blancs, sa barbe blanche, poussaient plus drus, d'une abondance léonine, dont le flot de neige le rajeunissait. Il s'était gardé si longtemps, dans sa vie solitaire de travailleur acharné, sans vices, sans débauches, qu'il retrouvait sa virilité, mise à l'écart, renaissante, ayant la hâte de se contenter enfin. Un réveil l'emportait, une fougue de jeune homme éclatant en gestes, en cris, en un besoin continuel de se dépenser et de vivre. Tout lui redevenait nouveau et ravissant, le moindre coin du vaste horizon l'émerveillait, une simple fleur le jetait dans une extase de parfum, un mot de tendresse quotidienne, affaibli par l'usage, le touchait aux larmes, comme une invention toute fraîche du coeur, que des millions de bouches n'avaient point fanée. Le «Je t'aime» de Clotilde était une infinie caresse dont personne au monde ne connaissait le goût surhumain. Et, avec la santé, avec la beauté, la gaieté aussi lui était revenue, cette gaieté tranquille qu'il devait autrefois à son amour de la vie, et qu'aujourd'hui ensoleillait sa passion, toutes les raisons qu'il avait de trouver la vie meilleure encore.

A eux deux, la jeunesse en fleur, la force mûre, si saines, si gaies, si heureuses, ils firent un couple rayonnant. Pendant un grand mois, ils s'enfermèrent, ils ne sortirent pas une seule fois de la Souleiade. La chambre même leur suffit d'abord, cette chambre tendue d'une vieille et attendrissante indienne, au ton d'aurore, avec ses meubles empire, sa vaste et raide chaise longue, sa haute psyché monumentale. Ils ne pouvaient regarder sans joie la pendule, une borne de bronze doré, contre laquelle l'Amour souriant contemplait le Temps endormi. N'était-ce point une allusion? ils en plaisantaient parfois. Toute une complicité affectueuse leur venait ainsi des moindres objets, de ces vieilleries si douces, où d'autres avaient aimé avant eux, où elle-même, à cette heure, remettait son printemps. Un soir, elle jura qu'elle avait vu, dans la psyché, une dame très jolie, qui se déshabillait, et qui n'était sûrement pas elle; puis, reprise par son besoin de chimère, elle fit tout haut le rêve qu'elle apparaîtrait de la sorte, cent ans plus tard, à une amoureuse de l'autre siècle, un soir de nuit heureuse. Lui, ravi, adorait cette chambre, où il la retrouvait toute, jusque dans l'air qu'il y respirait; et il y vivait, il n'habitait plus sa propre chambre, noire, glacée, dont il se hâtait de sortir comme d'une cave, avec un frisson, les rares fois qu'il devait y entrer. Ensuite, la pièce où tous deux se plaisaient aussi, était la vaste salle de travail, pleine de leurs habitudes et de leur passé d'affection. Ils y demeuraient les journées entières, n'y travaillant guère pourtant. La grande armoire de chêne sculpté dormait, portes closes, ainsi que les bibliothèques. Sur les tables, les papiers et les livres s'entassaient, sans qu'on les dérangeât de place. Comme les jeunes époux, ils étaient à leur passion unique, hors de leurs occupations anciennes, hors de la vie. Les heures leur semblaient trop courtes, à goûter le charme d'être l'un contre l'autre, souvent assis dans le même ancien et large fauteuil, heureux de la douceur du haut plafond, de ce domaine bien à eux, sans luxe et sans ordre, encombré d'objets familiers, égayé, du matin au soir, par la bonne chaleur renaissante des soleils d'avril. Lorsque, lui, pris de remords, parlait de travailler, elle lui liait les bras de ses bras souples, elle le gardait pour elle, en riant, ne voulant pas que trop de travail le lui rendit malade encore. Et, en bas, ils aimaient également la salle à manger, si gaie, avec ses panneaux clairs, relevés de filets bleus, ses meubles de vieil acajou, ses grands pastels fleuris, sa suspension de cuivre, toujours reluisante. Ils y dévoraient à belles dents, ils ne s'en sauvaient, après chaque repas, que pour remonter dans leur chère solitude.

Puis, quand la maison leur sembla trop petite, ils eurent le jardin, la Souleiade entière. Le printemps montait avec le soleil, avril à son déclin commençait à fleurir les roses. Et quelle joie, cette propriété, si bien close de murs, où rien du dehors ne les pouvait inquiéter! Ce furent de longs oublis sur la terrasse, en face de l'immense horizon, déroulant le cours ombragé de la Viorne et les coteaux de Sainte-Marthe, depuis les barres rocheuses de la Seille jusqu'aux lointains poudreux de la vallée de Plassans. Ils n'avaient là d'autre ombre que celle des deux cyprès centenaires, plantés aux deux bouts, pareils à deux énormes cierges verdâtres, qu'on voyait de trois lieues. Parfois, ils descendirent la pente, pour le plaisir de remonter les gradins géants, escaladant les petits murs de pierres sèches qui soutenaient les terres, regardant si les olives chétives, si les amandes maigres poussaient. Plus souvent, ils firent des promenades délicieuses sons les fines aiguilles de la pinède, toutes trempées de soleil, exhalant un puissant parfum de résine, des tours sans cesse repris, le long du mur de clôture, derrière lequel on entendait seulement, de loin en loin, le gros bruit d'une charrette dans l'étroit chemin des Fenouillères, des stations enchantées sur l'aire antique, d'où l'on voyait tout le ciel, et où ils aimaient à s'étendre, avec le souvenir attendri de leurs larmes d'autrefois, lorsque leur amour, ignoré d'eux-mêmes, se querellait sous les étoiles. Mais la retraite préférée, celle où ils finissaient toujours par aller se perdre, ce fut le quinconce de platanes, l'épais ombrage, alors d'un vert tendre, pareil à une dentelle. Dessous, les buis énormes, les anciennes bordures du jardin français disparu, faisaient une sorte de labyrinthe, dont ils ne trouvaient jamais le bout. Et le filet d'eau de la fontaine, l'éternelle et pure vibration de cristal, leur paraissait chanter dans leur coeur. Ils restaient assis près du bassin moussu, ils laissaient tomber là le crépuscule, peu à peu noyés sous les ténèbres des arbres, les mains unies, les lèvres rejointes, tandis que l'eau, qu'on ne voyait plus, filait sans fin sa note de flûte.

Jusqu'au milieu de mai, Pascal et Clotilde s'enfermèrent ainsi, sans même franchir le seuil de leur retraite. Un matin, comme elle s'attardait au lit, il disparut, rentra une heure plus tard; et, l'ayant retrouvée couchée, dans son joli désordre, les bras nus, les épaules nues, il lui mit aux oreilles deux brillants, qu'il venait de courir acheter, en se rappelant que l'anniversaire de sa naissance tombait ce jour-là. Elle adorait les bijoux, elle fut surprise et ravie, elle ne voulut plus se lever, tellement elle se trouvait belle, ainsi dévêtue, avec ces étoiles au bord des joues. A partir de ce moment, il ne se passa pas de semaine, sans qu'il s'évadât de la sorte une ou deux fois, le matin, pour rapporter quelque cadeau. Les moindres prétextes lui étaient bons, une fête, un désir, une simple joie. Il profitait de ses jours de paresse, s'arrangeait de façon à être de retour, avant qu'elle se levât, et il la parait lui-même, au lit. Ce furent, successivement, des bagues, des bracelets, un collier, un diadème mince. Il sortait les autres bijoux, il se faisait un jeu de les lui mettre tous, au milieu de leurs rires. Elle était comme une idole, le dos contre l'oreiller, assise sur son séant, chargée d'or, avec un bandeau d'or dans ses cheveux, de l'or à ses bras nus, de l'or à sa gorge nue, toute nue et divine, ruisselante d'or et de pierreries. Sa coquetterie de femme en était délicieusement satisfaite, elle se laissait aimer à genoux, en sentant bien qu'il y avait seulement là une forme exaltée de l'amour. Pourtant, elle commençait à gronder un peu, à lui faire de sages remontrances, car ça devenait absurde, en somme, ces cadeaux, qu'elle devait serrer ensuite au fond d'un tiroir, sans jamais s'en servir, n'allant nulle part. Ils tombaient à l'oubli, après l'heure de contentement et de gratitude qu'ils leur procuraient, dans leur nouveauté. Mais lui ne l'écoutait pas, emporté par cette véritable folie du don, incapable de résister au besoin d'acheter l'objet, dès que l'idée l'avait pris de le lui donner. C'était une largesse de coeur, un impérieux désir de lui prouver qu'il pensait toujours à elle, un orgueil à la voir la plus magnifique, la plus heureuse, la plus enviée, un sentiment du don plus profond encore, qui le poussait à se dépouiller, à ne rien garder de son argent, de sa chair, de sa vie. Et puis, quelles délices, quand il croyait lui avoir fait un vrai plaisir, qu'il la voyait se jeter à son cou, toute rouge, avec de gros baisers pour remerciements! Après les bijoux, ce furent des robes, des chiffons, des objets de toilette. La chambre s'encombrait, les tiroirs allaient déborder.

Un matin, elle se fâcha. Il avait apporté une nouvelle bague.

—Mais puisque je n'en mets jamais! Et, regarde! si je les mettais, j'en aurais jusqu'au bout des doigts…. Je t'en prie, sois raisonnable.

Il restait confus.

—Alors, je ne t'ai pas fait plaisir?

Elle dut le prendre entre ses bras, lui jurer qu'elle était bienheureuse, avec des larmes dans les yeux. Il se montrait si bon, il se dépensait si absolument pour elle! Et, comme, ce matin-là, il osait parler d'arranger la chambre, de tendre les murs d'étoffe, de faire poser un tapis, elle le supplia de nouveau.