—Oh! non, oh! non, de grâce!… Ne touche pas à ma vieille chambre, toute pleine de souvenirs, où j'ai grandi, où nous nous sommes aimés. Il me semblerait que nous ne serions plus chez nous.

Dans la maison, le silence obstiné de Martine condamnait ces dépenses exagérées et inutiles. Elle avait pris une attitude moins familière, comme si, depuis la situation nouvelle, elle était retombée, de son rôle de gouvernante amie, à son ancien rang de servante. Vis-à-vis de Clotilde surtout, elle changeait, la traitait en jeune dame, en maîtresse moins aimée et plus obéie. Quand elle entrait dans la chambre à coucher, quand elle les servait au lit tous les deux, son visage gardait son air de soumission résignée, toujours en adoration devant son maître, indifférente au reste. A deux ou trois reprises pourtant, le matin, elle parut le visage ravagé, les yeux perdus de larmes, sans vouloir répondre directement aux questions, disant que ce n'était rien, qu'elle avait pris un coup d'air. Et jamais elle ne faisait une réflexion sur les cadeaux dont les tiroirs s'emplissaient, elle ne semblait même pas les voir, les essuyait, les rangeait, sans un mot d'admiration ni de blâme. Seulement, toute sa personne se révoltait contre cette folie du don, qui ne pouvait sûrement lui entrer dans la cervelle. Elle protestait à sa manière en outrant son économie, réduisant les dépenses du ménage, le conduisant d'une si stricte façon, qu'elle trouvait le moyen de rogner sur les petits frais infimes. Ainsi, elle supprima un tiers du lait, elle ne mit plus d'entremets sucré que le dimanche. Pascal et Clotilde, sans oser se plaindre, riaient entre eux de cette grosse avarice, recommençaient les plaisanteries qui les amusaient depuis dix ans, en se racontant que, lorsqu'elle beurrait des légumes, elle les faisait sauter dans la passoire, pour ravoir le beurre par-dessous.

Mais, ce trimestre-là, elle voulut rendre des comptes. D'habitude, elle allait toucher elle-même, tous les trois mois, chez le notaire, maître Grandguillot, les quinze cents francs de rente, dont elle disposait ensuite à sa guise, marquant les dépenses sur un livre, que le docteur avait cessé de vérifier, depuis des années. Elle l'apporta, elle exigea qu'il y jetât un coup d'oeil. Il s'en défendait, trouvait tout très bien.

—C'est que, monsieur, dit-elle, j'ai pu mettre, cette fois, de l'argent de côté. Oui, trois cents francs…. Les voici.

Il la regardait, stupéfié. Elle joignait tout juste les deux bouts, d'ordinaire. Par quel miracle de lésinerie avait-elle pu réserver une pareille somme? Il finit par rire.

—Ah! ma pauvre Martine, c'est donc ça que nous avons mangé tant de pommes de terre! Vous êtes une perle d'économie, mais vraiment gâtez-nous un peu plus.

Ce discret reproche la blessa si profondément, qu'elle se laissa aller enfin a une allusion.

—Dame! monsieur, quand on jette tant d'argent par les fenêtres, d'un côté, on fait bien d'être prudent, de l'autre.

Il comprit, il ne se fâcha pas, amusé au contraire de la leçon.

—Ah! ah! ce sont mes comptes que vous épluchez! Mais vous savez, Martine, que, moi aussi, j'ai des économies qui dorment!