Il parlait de l'argent que ses malades lui donnaient encore parfois, et qu'il jetait dans un tiroir de son secrétaire. Depuis plus de seize ans, il y mettait ainsi, chaque année, près de quatre mille francs, ce qui aurait fini par faire un véritable petit trésor, de l'or et des billets pêle-mêle, s'il n'avait tiré de là, au jour le jour, sans compter, des sommes assez grosses, pour ses expériences et ses caprices. Tout l'argent des cadeaux sortait de ce tiroir, il le rouvrait sans cesse, maintenant. D'ailleurs, il le croyait inépuisable, il était si habitué à y prendre ce dont il avait besoin, que la crainte ne lui venait pas d'en voir jamais le fond.

—On peut bien jouir un peu de ses économies, continua-t-il gaiement. Puisque c'est vous qui allez chez le notaire, Martine, vous n'ignorez pas que j'ai mes rentes, à part.

Elle dit alors, avec la voix blanche des avares, que hante le cauchemar d'un désastre toujours menaçant:

—Et si vous ne les aviez plus?

Ébahi, Pascal la contempla, se contenta de répondre par un grand geste vague, car la possibilité d'un malheur n'entrait même pas dans son esprit. Il pensa que l'avarice lui tournait la tête; et il s'en amusa, le soir, avec Clotilde.

Dans Plassans, les cadeaux furent aussi la cause de commérages sans fin. Ce qui se passait à la Souleiade, cette flambée d'amour si particulière et si ardente, s'était ébruitée, avait franchi les murs, on ne savait trop comment, par cette force d'expansion qui alimente la curiosité des petites villes, toujours en éveil. La servante, certainement, ne parlait pas; mais son air suffisait peut-être, des paroles volaient quand même, on avait sans doute guetté les deux amoureux, par-dessus les murs. Et l'achat des cadeaux était survenu alors, prouvant tout, aggravant tout. Quand le docteur, de bon matin, battait les rues, entrait chez les bijoutiers, les lingères, les modistes, des yeux se braquaient aux fenêtres, ses moindres emplettes étaient épiées, la ville entière savait, le soir, qu'il avait donné encore une capeline de foulard, des chemises garnies de dentelle, un bracelet orné de saphirs. Et cela tournait au scandale, cet oncle qui avait débauché sa nièce, qui faisait pour elle des folies de jeune homme, qui la parait comme une sainte Vierge. Les histoires les plus extraordinaires commençaient à circuler, on se montrait la Souleiade du doigt, en passant.

Mais ce fut surtout la vieille madame Rougon qui entra dans une indignation exaspérée. Elle avait cessé d'aller chez son fils, en apprenant que le mariage de Clotilde avec le docteur Ramond était rompu. On se moquait d'elle, on ne se rendait à aucun de ses désirs. Puis, après un grand mois de rupture, pendant lequel elle n'avait rien compris aux airs apitoyés, aux condoléances discrètes, aux sourires vagues qui l'accueillaient partout, elle venait brusquement de tout savoir, un coup de massue en plein crâne. Et elle qui, lors de la maladie de Pascal, cette histoire de loup-garou, vivant dans l'orgueil et la peur, avait tempêté, pour ne pas redevenir la fable de la ville! C'était pis cette fois, le comble du scandale, une aventure gaillarde dont on faisait des gorges chaudes! De nouveau, la légende des Rougon était en péril, son malheureux fils ne savait décidément qu'inventer pour détruire la gloire de la famille, si péniblement conquise. Aussi, dans l'émotion de sa colère, elle qui s'était faite la gardienne de cette gloire, résolue à épurer la légende par tous les moyens, mit-elle son chapeau et courut-elle à la Souleiade, avec la vivacité juvénile de ses quatre-vingts ans. Il était dix heures du matin.

Pascal, que la rupture avec sa mère enchantait, n'était heureusement pas là, en course depuis une heure à la recherche d'une vieille boucle d'argent, dont il avait eu l'idée pour une ceinture. Et Félicité tomba sur Clotilde, comme celle-ci achevait sa toilette, encore en camisole, les bras nus, les cheveux dénoués, d'une gaieté et d'une fraîcheur de rose.

Le premier choc fut rude. La vieille dame vida son coeur, s'indigna, parla avec emportement de la religion et de la morale. Enfin, elle conclut.

—Réponds, pourquoi avez-vous fait cette horrible chose qui est un défi à
Dieu et aux hommes?