—Tu ne me réponds pas…. Cette faim de jeunesse, ne l'as-tu donc pas, toi si jeune?…
Ce fut elle qui allongea les lèvres, qui le baisa, en disant à son tour, très bas:
—Je n'ai qu'une faim et qu'une soif, être aimée, être aimée en dehors de tout, par-dessus tout, comme tu m'aimes.
Le jour où Martine aperçut le pastel, cloué au mur, elle le contempla un instant en silence, puis elle fit un signe de croix, sans qu'on pût savoir si elle avait vu Dieu ou le Diable passer. Quelques jours avant Pâques, elle avait demandé à Clotilde de l'accompagner à l'église, et celle-ci, ayant dit non, elle sortit un instant de la déférence muette où elle se tenait maintenant. De toutes les choses nouvelles qui l'étonnaient dans la maison, celle dont elle restait bouleversée était la brusque irréligion de sa jeune maîtresse. Aussi se permit-elle de reprendre son ancien ton de remontrance, de la gronder comme lorsqu'elle était petite et qu'elle ne voulait pas faire sa prière. N'avait-elle donc plus la crainte du Seigneur? Ne tremblait-elle plus, à l'idée d'aller en enfer bouillir éternellement?
Clotilde ne put réprimer un sourire.
—Oh! l'enfer, tu sais qu'il ne m'a jamais beaucoup inquiétée…. Mais tu te trompes en croyant que je n'ai plus de religion. Si j'ai cessé de fréquenter l'église, c'est que je fais mes dévotions autre part, voilà tout.
Martine, béante, la regarda, sans comprendre. C'était fini, mademoiselle était bien perdue. Et jamais elle ne lui redemanda de l'accompagner à Saint-Saturnin. Seulement, sa dévotion, à elle, augmenta encore, finit par tourner à la manie. On ne la rencontrait plus, en dehors de ses heures de service, promenant l'éternel bas qu'elle tricotait, même en marchant. Dès qu'elle avait une minute libre, elle courait à l'église, elle y restait abîmée, dans des oraisons sans fin. Un jour que la vieille madame Rougon, toujours aux aguets, l'avait trouvée derrière un pilier, une heure après l'y avoir déjà vue, elle s'était mise à rougir, en s'excusant, ainsi qu'une servante surprise à ne rien faire.
—Je priais pour monsieur.
Cependant, Pascal et Clotilde élargissaient encore leur domaine, allongeaient chaque jour leurs promenades, les poussaient à présent en dehors de la ville, dans la campagne vaste. Et, une après-midi qu'ils se rendaient à la Séguiranne, ils éprouvèrent une émotion, en longeant les terres défrichées et mornes, où s'étendaient autrefois les jardins enchantés du Paradou. La vision d'Albine s'était dressée, Pascal l'avait revue fleurir comme un printemps. Jamais, autrefois, lui qui se croyait déjà très vieux et qui entrait là pour sourire à cette petite fille, il n'aurait cru qu'elle serait morte depuis des années, lorsque la vie lui ferait le cadeau d'un printemps pareil, embaumant son déclin. Clotilde, ayant senti la vision passer entre eux, haussait vers lui son visage, en un besoin renaissant de tendresse. Elle était Albine, l'éternelle amoureuse. Il la baisa sur les lèvres; et, sans qu'ils eussent échangé une parole, un grand frisson traversa les terres plates, ensemencées de blé et d'avoine, où le Paradou avait roulé sa houle de prodigieuses verdures.
Maintenant, par la plaine desséchée et nue, Pascal et Clotilde marchaient dans la poussière craquante des routes. Ils aimaient cette nature ardente, ces champs plantés d'amandiers grêles et d'oliviers nains, ces horizons de coteaux pelés, où blanchissaient les taches pâles des bastides, qu'accentuaient les barres noires des cyprès centenaires. C'étaient comme des paysages anciens, de ces paysages classiques, tels qu'on en voit dans les tableaux des vieilles écoles, aux colorations dures, aux lignes balancées et majestueuses. Tous les grands soleils amassés, qui semblaient avoir cuit cette campagne, leur coulaient dans les veines; et ils en étaient plus vivants et plus beaux, sous le ciel toujours bleu, d'où tombait la claire flamme d'une perpétuelle passion. Elle, abritée un peu par son ombrelle, s'épanouissait, heureuse de ce bain de lumière, ainsi qu'une plante de plein midi; tandis que lui, refleurissant, sentait la sève brûlante du sol lui remonter dans les membres, en un flot de virile joie.