Cette promenade à la Séguiranne était une idée du docteur, qui avait appris, par la tante Dieudonné, le prochain mariage de Sophie avec un garçon meunier des environs; et il voulait voir si l'on se portait bien, si l'on était heureux, dans ce coin-là. Tout de suite, une délicieuse fraîcheur les reposa, lorsqu'ils entrèrent sous la haute avenue de chênes verts. Aux deux bords, les sources, les mères de ces grands ombrages, coulaient sans fin. Puis, lorsqu'ils arrivèrent à la maison des mégers, ils tombèrent justement sur les amoureux, Sophie et son meunier, qui s'embrassaient à pleine bouche, près du puits; car la tante venait de partir pour le lavoir, là-bas, derrière les saules de la Viorne. Très confus, le couple restait rougissant. Mais le docteur et sa compagne riaient d'un bon rire, et les amoureux rassurés contèrent que le mariage était pour la Saint-Jean, que c'était bien loin, que ça finirait par arriver tout de même. Certainement, Sophie avait encore grandi en santé et en beauté, sauvée du mal héréditaire, poussée solidement comme un de ces arbres, les pieds dans l'herbe humide des sources, la tête nue au grand soleil. Ah! ce ciel ardent et immense, quelle vie il soufflait aux êtres et aux choses! Elle ne gardait qu'une douleur, des larmes parurent au bord de ses paupières, lorsqu'elle parla de son frère Valentin, qui ne passerait peut-être pas la semaine. Elle avait eu des nouvelles la veille, il était perdu. Et le docteur dut mentir un peu, pour la consoler, car lui-même attendait l'inévitable dénouement, d'une heure à l'autre. Quand ils quittèrent la Séguiranne, Clotilde et lui, ils revinrent à Plassans d'un pas qui se ralentissait, attendris par ce bonheur des amours bien partantes, et que traversait le petit frisson de la mort.

Dans le vieux quartier, une femme que Pascal soignait, lui annonça que Valentin venait de mourir. Deux voisines avaient dû emmener Guiraude, qui se cramponnait au corps de son fils, hurlante, à demi folle. Il entra, en laissant Clotilde à la porte. Enfin, ils reprirent le chemin de la Souleiade, silencieux. Depuis qu'il avait recommencé ses visites, il ne paraissait les faire que par devoir professionnel, n'exaltant plus les miracles de sa médication. Cette mort de Valentin, d'ailleurs, il s'étonnait qu'elle eût tant tardé, il avait la conviction d'avoir prolongé d'un an la vie du malade. Malgré les résultats extraordinaires qu'il obtenait, il savait bien que la mort resterait l'inévitable, la souveraine. Pourtant, l'échec où il l'avait tenue pendant des mois, aurait dû le flatter, panser le regret, toujours saignant en lui, d'avoir tué involontairement Lafouasse, quelques mois trop tôt. Et il semblait n'en rien être, un pli grave creusait son front, lorsqu'ils rentrèrent dans leur solitude. Mais, là, une nouvelle émotion l'attendait, il reconnut dehors, sous les platanes, où Martine l'avait fait asseoir, Sarteur, l'ouvrier chapelier, le pensionnaire des Tulettes, qu'il était allé piquer si longtemps; et l'expérience passionnante paraissait avoir réussi, les piqûres de substance nerveuse donnaient de la volonté, puisque le fou était là, sorti le matin même de l'Asile, jurant qu'il n'avait plus de crise, qu'il était tout à fait guéri de cette brusque rage homicide, qui l'aurait fait se jeter sur un passant, pour l'étrangler. Le docteur le regardait, petit, très brun, le front fuyant, la face en bec d'oiseau, avec une joue sensiblement plus grosse que l'autre, d'une raison et d'une douceur parfaites, débordant d'une gratitude qui lui faisait baiser les mains de son sauveur, il finissait par être ému, il le renvoya affectueusement, en lui conseillant de reprendre sa vie de travail, ce qui était la meilleure hygiène physique et morale. Ensuite, il se calma, il se mit à table, en parlant gaiement d'autre chose.

Clotilde le regardait, étonnée, un peu révoltée même.

—Quoi donc, maître, tu n'es pas plus content de toi?

Il plaisanta.

—Oh! de moi, je ne le suis jamais!… Et de la médecine, tu sais, c'est selon les jours!

Ce fut cette nuit-là, au lit, qu'ils eurent leur première querelle. Ils avaient soufflé la bougie, ils étaient dans la profonde obscurité de la chambre, aux bras l'un de l'autre, elle si mince, si fine, serrée contre lui, qui la tenait toute d'une étreinte, la tête sur son coeur. Et elle se fâchait de ce qu'il n'avait plus d'orgueil, elle reprenait ses griefs de la journée, en lui reprochant de ne pas triompher avec la guérison de Sarteur, et même avec l'agonie si prolongée de Valentin. C'était elle, maintenant, qui avait la passion de sa gloire. Elle rappelait ses cures: ne s'était-il pas guéri lui-même? pouvait-il nier l'efficacité de sa méthode? Tout un frisson la prenait, à évoquer le vaste rêve qu'il faisait autrefois: combattre la débilité, la cause unique du mal, guérir l'humanité souffrante, la rendre saine et supérieure, hâter le bonheur, la cité future de perfection et de félicité, en intervenant, en donnant de la santé à tous! Et il tenait la liqueur de vie, la panacée universelle qui ouvrait cet espoir immense!

Pascal se taisait, les lèvres posées sur l'épaule nue de Clotilde. Puis, il murmura:

—C'est vrai, je me suis guéri, j'en ai guéri d'autres, et je crois toujours que mes piqûres sont efficaces, dans beaucoup de cas…. Je ne nie pas la médecine, le remords d'un accident douloureux, comme celui de Lafouasse, ne me rend pas injuste…. D'ailleurs, le travail a été ma passion, c'est le travail qui m'a dévoré jusqu'ici, c'est en voulant me prouver la possibilité de refaire l'humanité vieillie, vigoureuse enfin et intelligente, que j'ai failli mourir, dernièrement…. Oui, un rêve, un beau rêve!

De ses deux bras souples, elle l'étreignit à son tour, mêlée à lui, entrée dans son corps.