—Mais tu es jeune! s'écria-t-elle de nouveau, avec un emportement de passion, en le réchauffant, en le couvrant de baisers.

Ensuite, cela les fit rire. Et ils s'endormirent dans cet embrassement, lui sur le dos, la serrant de son bras gauche, elle le tenant à pleine étreinte, de tous ses membres allongés et souples, la tête posée sur sa poitrine, ses cheveux blonds répandus, mêlés à sa barbe blanche. La Sunamite sommeillait, la joue sur le coeur de son roi. Et, au milieu du silence, dans la grande chambre toute noire, si tendre à leurs amours, il n'y eut plus que la douceur de leur respiration.

IX

Par la ville et par les campagnes environnantes, le docteur Pascal continuait donc ses visites de médecin. Et, presque toujours, il avait au bras Clotilde, qui entrait avec lui chez les pauvres gens.

Mais, comme il le lui avait avoué très bas, une nuit, ce n'étaient guère, désormais, que des tournées de soulagement et de consolation. Déjà, autrefois, s'il avait fini par ne plus exercer qu'avec répugnance, cela venait de ce qu'il sentait tout le vide de la thérapeutique. L'empirisme le désolait. Du moment que la médecine n'était pas une science expérimentale, mais un art, il demeurait inquiet devant l'infinie complication de la maladie et du remède, selon le malade. Les médications changeaient avec les hypothèses: que de gens avaient dû tuer jadis les méthodes aujourd'hui abandonnées! Le flair du médecin devenait tout, le guérisseur n'était plus qu'un devin heureusement doué, marchant lui-même à tâtons, enlevant les cures au petit bonheur de son génie. Et cela expliquait pourquoi, après une douzaine d'années d'exercice, il avait à peu près abandonné sa clientèle pour se jeter dans l'étude pure. Puis, lorsque ses grands travaux sur l'hérédité l'avaient ramené un instant à l'espoir d'intervenir, de guérir par ses piqûres hypodermiques, il s'était de nouveau passionné, jusqu'au jour où sa foi en la vie, qui le poussait à en aider l'action, en réparant les forces vitales, s'était élargie encore, lui avait donné la certitude supérieure que la vie se suffisait, était l'unique faiseuse de santé et de force. Et il ne continuait ses visites, avec son tranquille sourire, qu'auprès des malades qui le réclamaient à grands cris et qui se trouvaient miraculeusement soulagés, même lorsqu'il les piquait avec de l'eau claire.

Clotilde, parfois, maintenant, se permettait d'en plaisanter. Elle restait, au fond, la fervente du mystère; et elle disait gaiement que s'il faisait ainsi des miracles, c'était qu'il en avait en lui le pouvoir; un vrai bon Dieu! Mais, alors, il s'égayait à lui retourner la vertu efficace de leurs visites communes, racontant qu'il ne guérissait plus personne quand elle était absente, que c'était elle qui apportait le souffle de l'au delà, la force inconnue et nécessaire. Ainsi, les gens riches, les bourgeois, où elle ne se permettait pas d'entrer continuaient à geindre, sans aucun soulagement possible. Et cette dispute tendre les amusait, ils partaient chaque fois comme pour des découverte nouvelles, ils avaient de bons regards d'intelligence chez les malades. Ah! cette gueuse de souffrance qui les révoltait, qu'ils allaient seule combattre encore comme ils étaient heureux, lorsqu'ils la croyaient vaincue! Ils se sentaient récompensé divinement, quand ils voyaient les sueurs froides se sécher, les bouches hurlantes s'apaiser, les faces mortes reprendre vie. C'était leur amour, décidément, qu'ils promenaient et qui calmait ce petit coin d'humanité souffrante.

—Mourir n'est rien c'est dans l'ordre, disait souvent Pascal. Mais souffrir, pourquoi? c'est abominable et stupide!

Une après-midi, le docteur alla, avec la jeune fille, voir un malade au petit village de Sainte-Marthe; et comme ils prenaient le chemin de fer, pour ménager Bonhomme, ils firent à la gare une rencontre. Le train qu'ils attendaient venait des Tulettes. Sainte-Marthe était la première station, dans le sens opposé, vers Marseille. Et, le train arrivé, ils se précipitaient ils ouvraient une portière, lorsqu'ils virent descendre la vieille madame Rougon du compartiment, qu'ils croyaient vide. Elle ne leur parlait plus, elle descendit d'un saut léger, malgré son âge, puis s'en alla, l'air raide et très digne.

—C'est le premier juillet, dit Clotilde, quand le train fut en marche,
Grand'mère revient des Tulettes faire sa visite de chaque mois à Tante
Dide…. As-tu vu le regard qu'elle m'a jeté?

Pascal, au fond, était heureux de cette fâcherie avec sa mère, qui le délivrait de la continuelle inquiétude de sa présence.