—Bah! dit-il simplement, quand on ne s'entend pas, il vaut mieux ne pas se fréquenter.
Mais la jeune fille restait chagrine et songeuse. Puis, à demi-voix:
-Je l'ai trouvée changée; le visage pâli…. Et, as-tu remarqué? elle, si correcte d'habitude, n'avait qu'une main gantée, la main droite, d'un gant vert…. Je ne sais pourquoi, elle m'a retourné le coeur.
Lui, alors, troublé aussi, eut un geste vague. Sa mère finirait certainement par vieillir, comme tout le monde. Elle s'agitait trop, elle se passionnait trop encore. Il raconta qu'elle projetait de léguer sa fortune à la ville de Plassans, pour qu'on bâtit une maison de retraite qui porterait le nom des Rougon. Tous deux s'étaient remis à sourire; lorsqu'il s'écria:
—Tiens! mais c'est demain que nous allons, nous aussi, aux Tulettes; pour nos malades. Et tu sais que j'ai promis de conduire Charles à l'oncle Macquart.
Félicité, en effet, revenait, ce jour-là, des Tulettes, où elle se rendait régulièrement, le premier de chaque mois, pour prendre des nouvelles de Tante Dide. Depuis des années, elle s'intéressait passionnément à la santé de la folle, stupéfaite de la voir durer toujours, furieuse de ce qu'elle s'entêtait à vivre, hors de la mesure commune, dans un véritable prodige de longévité. Quel soulagement, le beau matin où elle enterrerait ce témoin gênant du passé, ce spectre de l'attente et de l'expiation, qui évoquait, vivantes, les abominations de la famille! Et, lorsque tant d'autres étaient partis, elle, démente, ne gardant qu'une étincelle de vie au fond des yeux, semblait oubliée. Ce jour-là, elle l'avait encore trouvée sur son fauteuil, desséchée et droite, immuable. Comme le disait la gardienne, il n'y avait plus de raison pour qu'elle mourût jamais. Elle avait cent cinq ans.
Quand elle sortit de l'Asile, Félicité était outrée. Elle pensa à l'oncle Macquart. Encore un qui la gênait, qui s'éternisait avec une obstination exaspérante! Bien qu'il n'eût que quatre-vingt-quatre ans, trois ans de plus qu'elle, il lui semblait d'une vieillesse ridicule, dépassant les bornes permises. Et un homme qui vivait dans les excès, qui était ivre mort chaque soir, depuis soixante ans! Les sages, les sobres, s'en allaient; lui, fleurissait, s'épanouissait, éclatant de santé et de joie. Jadis, lorsqu'il était venu s'établir aux Tulettes, elle lui avait fait des cadeaux de vin, de liqueurs, d'eau-de-vie, dans l'espoir inavoué de débarrasser la famille d'un gaillard vraiment malpropre, dont on n'avait à attendre que du désagrément et de la honte. Mais elle s'était vite aperçue que tout cet alcool paraissait au contraire l'entretenir en belle allégresse, la mine ensoleillée, l'oeil goguenard; et elle avait supprimé les cadeaux, puisque le poison espéré l'engraissait. Elle en gardait une terrible rancune, elle l'aurait tué, si elle l'avait osé, chaque fois qu'elle le revoyait, plus d'aplomb sur ses jambes d'ivrogne, lui ricanant à la face, sachant bien qu'elle guettait sa mort, et triomphant de ce qu'il ne lui donnait pas le plaisir d'enterrer avec lui le linge sale ancien, le sang et la boue des deux conquêtes de Plassans.
—Voyez-vous, Félicité, disait-il souvent, de son air d'atroce moquerie, je suis ici pour garder la vieille mère, et le jour où nous nous déciderons à mourir tous les deux, ce sera par gentillesse pour vous, oui! simplement pour vous éviter la peine d'accourir nous voir, comme ça, d'un si bon coeur, chaque mois.
D'ordinaire, elle ne se donnait même plus la déception de descendre chez l'oncle, elle était renseignée sur lui, à l'Asile. Mais, cette fois, comme elle venait d'y apprendre qu'il traversait une crise d'ivrognerie extraordinaire, ne dessoûlant pas depuis quinze jours, sans doute ivre à un tel point qu'il ne sortait plus, elle fut prise de la curiosité de voir par elle-même l'état où il pouvait bien s'être mis. Et, en retournant à la gare, elle fit un détour, pour passer par la bastide de l'oncle.
La journée était superbe, une chaude et rayonnante journée d'été. A droite et à gauche de l'étroit chemin qu'elle avait dû prendre, elle regardait les champs qu'il s'était fait donner autrefois, toute cette grasse terre, prix de sa discrétion et de sa bonne tenue. Au grand soleil, la maison, avec ses tuiles roses, ses murs violemment badigeonnés de jaune, lui apparut toute riante de gaieté. Sous les antiques mûriers de la terrasse, elle goûta la fraîcheur délicieuse, elle jouit de l'admirable vue. Quelle digne et sage retraite, quel coin de bonheur pour un vieil homme, qui achèverait, dans cette paix, une longue vie de bonté et de devoir!