—Alors, du moment que monsieur y consentirait, j'aimerais mieux que monsieur me signât un papier..
—Comment, un papier?
—Oui, un papier où monsieur, chaque mois, dirait qu'il me doit quarante francs.
Tout de suite, Pascal lui fit le papier, et elle en fut très heureuse, elle le serra avec soin, comme du bel et bon argent. Cela, évidemment, la tranquillisait. Mais ce papier devint, pour le docteur et sa compagne, un nouveau sujet d'étonnement et de plaisanterie. Quel était donc l'extraordinaire pouvoir de l'argent sur certaines âmes? Cette vieille fille qui les servait à genoux, qui l'adorait surtout, lui, au point de lui avoir donné sa vie, et qui prenait cette garantie imbécile, ce chiffon de papier sans valeur, s'il ne pouvait la payer!
Du reste, ni Pascal ni Clotilde n'avaient eu, jusque-là, un grand mérite à garder leur sérénité dans l'infortune, car ils ne sentaient pas celle-ci. Ils vivaient au-dessus, plus loin, plus haut, dans l'heureuse et riche contrée de leur passion. A table, ils ignoraient ce qu'ils mangeaient, ils pouvaient faire le rêve de mets princiers, servis sur des plats d'argent. Autour d'eux, ils n'avaient pas conscience du dénuement qui croissait, de la servante affamée, nourrie de leurs miettes; et ils marchaient par la maison vide comme à travers un palais tendu de soie, regorgeant de richesses. Ce fut certainement l'époque la plus heureuse de leurs amours. La chambre était un monde, la chambre tapissée de vieille indienne, couleur d'aurore, où ils ne savaient comment épuiser l'infini, le bonheur sans fin d'être aux bras l'un de l'autre. Ensuite, la salle de travail gardait les bons souvenirs du passé, à ce point qu'ils y vivaient les journées, comme drapés luxueusement dans la joie d'y avoir déjà vécu si longtemps ensemble. Puis, dehors, au fond des moindres coins de la Souleiade, c'était le royal été qui dressait sa tente bleue, éblouissante d'or. Le matin, le long des allées embaumées de la pinède, à midi, sous l'ombre noire des platanes, rafraîchie par la chanson de la source, le soir, sur la terrasse qui se refroidissait ou sur l'aire encore tiède, baignée du petit jour bleu des premières étoiles, ils promenaient avec ravissement leur existence de pauvres, dont la seule ambition était de vivre toujours ensemble, dans l'absolu dédain de tout le reste. La terre était à eux, et les trésors, et les fêtes, et les souverainetés, du moment qu'ils se possédaient.
Vers la fin d'août, cependant, les choses se gâtèrent encore. Ils avaient parfois des réveils inquiets, au milieu de cette vie sans liens ni devoirs, sans travail, qu'ils sentaient si douce, mais impossible, mauvaise à toujours vivre. Un soir, Martine leur déclara qu'elle n'avait plus que cinquante francs, et qu'on aurait du mal à vivre deux semaines, en cessant de boire du vin. D'autre part, les nouvelles devenaient graves, le notaire Grandguillot était décidément insolvable, les créanciers personnels eux-mêmes ne toucheraient pas un sou. D'abord, on avait pu compter sur la maison et deux fermes que le notaire en fuite laissait forcément derrière lui; mais il était certain, maintenant, que ces propriétés se trouvaient mises au nom de sa femme; et, pendant que lui, en Suisse, disait-on, jouissait de la beauté des montagnes, celle-ci occupait une des fermes, qu'elle faisait valoir, très calme, loin des ennuis de leur déconfiture. Plassans bouleversé racontait que la femme tolérait les débordements du mari, jusqu'à lui permettre les deux maîtresses qu'il avait emmenées au bord des grands lacs. Et Pascal, avec son insouciance habituelle, négligeait même d'aller voir le procureur de la république, pour causer de son cas, suffisamment renseigné par tout ce qu'on lui racontait, demandant à quoi bon remuer cette vilaine histoire, puisqu'il n'y avait plus rien de propre ni d'utile à en tirer.
Alors, à la Souleiade, l'avenir apparut menaçant. C'était la misère noire, à bref délai. Et Clotilde, très raisonnable au fond, fut la première à trembler. Elle gardait sa gaieté vive, tant que Pascal était la; mais, plus prévoyante que lui, dans sa tendresse de femme, elle tombait à une véritable terreur, dès qu'il la quittait un instant, se demandant ce qu'il deviendrait, à son âge, chargé d'une maison si lourde. Tout un plan l'occupa en secret pendant plusieurs jours, celui de travailler, de gagner de l'argent, beaucoup d'argent, avec ses pastels. On s'était récrié tant de fois devant son talent singulier et si personnel, qu'elle mit Martine dans sa confidence et la chargea, un beau matin, d'aller offrir plusieurs de ses bouquets chimériques au marchand de couleurs du cours Sauvaire, qui était, affirmait-on, en relation de parenté avec un peintre de Paris. La condition formelle était de ne rien exposer à Plassans, de tout expédier au loin. Mais le résultat fut désastreux, le marchand resta effrayé devant l'étrangeté de l'invention, la fougue débridée de la facture, et il déclara que jamais ça ne se vendrait. Elle en fut désespérée, de grosses larmes lui vinrent aux yeux. A quoi servait-elle? c'était un chagrin et une honte, de n'être bonne à rien! Et il fallut que la servante la consolât, lui expliquât que toutes les femmes sans doute ne naissent pas pour travailler, que les unes poussent comme les fleurs dans les jardins, pour sentir bon, tandis que les autres sont le blé de la terre, qu'on écrase et qui nourrit.
Cependant, Martine ruminait un autre projet qui était de décider le docteur à reprendre sa clientèle. Elle finit par en parler à Clotilde, qui, tout de suite, lui montra les difficultés, l'impossibilité presque matérielle d'une pareille tentative. Justement, elle en avait causé avec Pascal, la veille encore. Lui aussi se préoccupait, songeait au travail, comme à l'unique chance de salut. L'idée de rouvrir un cabinet de consultation devait lui venir la première. Mais il était depuis si longtemps le médecin des pauvres! Comment oser se faire payer, lorsqu'il y avait tant d'années déjà qu'il ne réclamait plus d'argent? Puis, n'était-ce pas trop tard, à son âge, pour recommencer une carrière? sans compter les histoires absurdes qui couraient sur lui, toute cette légende de génie à demi fêlé qu'on lui avait faite. Il ne retrouverait pas un client, ce serait une cruauté inutile que de le forcer à un essai, dont il reviendrait sûrement le coeur meurtri et les mains vides. Clotilde, au contraire, s'employait toute, pour l'en détourner; et Martine comprit ces bonnes raisons, s'écria, elle aussi, qu'il fallait l'empêcher de courir le risque d'un si gros chagrin. D'ailleurs, en causant, une idée nouvelle lui était poussée, au souvenir d'un ancien registre découvert par elle dans une armoire, et sur lequel, autrefois, elle avait inscrit les visites du docteur. Beaucoup de gens n'avaient jamais payé, de sorte qu'une liste de ceux-ci occupait deux grandes pages du registre. Pourquoi donc, maintenant qu'on était malheureux, n'aurait-on pas exigé de ces gens les sommes qu'ils devaient? On pouvait bien agir sans en parler à monsieur, qui avait toujours refusé de s'adresser à la justice. Et, cette fois, Clotilde lui donna raison. Ce fut tout un complot: elle-même releva les créances, prépara les notes, que la servante alla porter. Mais nulle part elle ne toucha un sou, on lui répondit de porte en porte qu'on examinerait, qu'on passerait chez le docteur. Dix jours s'écoulèrent, personne ne vint, il n'y avait plus à la maison que six francs, de quoi vivre deux ou trois jours encore.
Martine, le lendemain, comme elle rentrait les mains vides, d'une nouvelle démarche chez un ancien client, prit Clotilde à part, pour lui raconter qu'elle venait de causer avec madame Félicité, au coin de la rue de la Banne. Celle-ci, sans doute, la guettait. Elle ne remettait toujours pas les pieds à la Souleiade. Même le malheur qui frappait son fils, cette perte brusque d'argent dont parlait toute la ville, ne l'avait pas rapprochée de lui. Mais elle attendait dans un frémissement passionné, elle ne gardait son attitude de mère rigoriste, ne pactisant pas avec certaines fautes, que certaine de tenir enfin Pascal à sa merci, comptant bien qu'il allait être forcé de l'appeler à son aide, un jour ou l'autre. Quand il n'aurait plus un sou, qu'il frapperait à sa porte, elle dicterait ses conditions, le déciderait au mariage avec Clotilde, ou mieux encore exigerait le départ de celle-ci. Pourtant, les journées passaient, elle ne le voyait pas venir. Et c'était pourquoi elle avait arrêté Martine, prenant une mine apitoyée, demandant des nouvelles, paraissant s'étonner qu'on n'eût point recours à sa bourse, tout en donnant à comprendre que sa dignité l'empêchait de faire le premier pas.
—Vous devriez en parler à monsieur et le décider, conclut la servante. En effet, pourquoi ne s'adresserait-il pas à sa mère? Ce serait tout naturel.