Clotilde se révolta.

—Oh! jamais! je ne me charge pas d'une commission pareille. Maître se fâcherait, et il aurait raison. Je crois bien qu'il se laisserait mourir de faim plutôt que de manger le pain de grand'mère.

Alors, le surlendemain soir, au dîner, comme Martine leur servait un reste de bouilli, elle les prévint.

—Je n'ai plus d'argent, monsieur, et demain il n'y aura que des pommes de terre, sans huile ni beurre…. Voici trois semaines que vous buvez de l'eau. Maintenant, il faudra se passer de viande.

Ils s'égayèrent, ils plaisantèrent encore.

—Vous avez du sel, ma brave fille?

—Oh! ça, oui, monsieur, encore un peu.

—Eh bien! des pommes de terre avec du sel, c'est très bon quand on a faim.

Elle retourna dans sa cuisine, et tout bas ils reprirent leurs moqueries sur son extraordinaire avarice. Jamais elle n'aurait offert de leur avancer dix francs, elle qui avait son petit trésor caché quelque part, dans un endroit solide que personne ne connaissait. D'ailleurs, ils en riaient, sans lui en vouloir, car elle ne devait pas plus songer à cela qu'à décrocher les étoiles, pour les leur servir.

La nuit, pourtant, dès qu'ils se furent couchés, Pascal sentit Clotilde fiévreuse, tourmentée d'insomnie. C'était d'habitude ainsi, aux bras l'un de l'autre, dans les tièdes ténèbres, qu'il la confessait; et elle osa lui dire son inquiétude pour lui, pour elle, pour la maison entière. Qu'allaient-ils devenir, sans ressources aucunes? Un instant, elle fut sur le point de lui parler de sa mère. Puis, elle n'osa pas, elle se contenta de lui avouer les démarches qu'elles avaient faites, Martine et elle: l'ancien registre retrouvé, les notes relevées et envoyées, l'argent réclamé partout, inutilement. Dans d'autres circonstances, il aurait eu, à cet aveu, un grand chagrin et une grande colère, blessé de ce qu'on avait agi sans lui, en allant contre l'attitude de toute sa vie professionnelle. Il resta silencieux d'abord, très ému, et cela suffisait à prouver quelle était par moments son angoisse secrète, sous cette insouciance de la misère qu'il montrait. Puis, il pardonna à Clotilde en la serrant éperdument contre sa poitrine, il finit par dire qu'elle avait bien fait, qu'on ne pouvait pas vivre plus longtemps de la sorte. Ils cessèrent de parler, mais elle le sentait qui ne dormait pas, qui cherchait comme elle un moyen de trouver l'argent nécessaire aux besoins quotidiens. Telle fut leur première nuit malheureuse, une nuit de souffrance commune, où elle, se désespérait du tourment qu'il se faisait, où lui, ne pouvait tolérer l'idée de la savoir sans pain.