Il s'était assis, il la gardait sur ses genoux, dans une étreinte encore frémissante d'émotion. Puis, baissant la voix, à l'oreille:
—Et tu as tout vendu, absolument tout?
Sans parler, elle se dégagea un peu, elle fouilla du bout des doigts dans sa gorge, de son geste joli. Rougissante, elle souriait. Enfin, elle tira la chaîne minée où luisaient les sept perles, comme des étoiles laiteuses; et il sembla qu'elle sortait un peu de sa nudité intime, que tout le bouquet vivant de son corps s'exhalait de cet unique bijou, gardé sur sa peau, dans le mystère le plus caché de sa personne. Tout de suite, elle le rentra, le fit disparaître.
Lui, rougissant comme elle, avait eu au coeur un grand coup de joie. Et il l'embrassa éperdument.
—Ah! que tu es gentille, et que je t'aime!
Mais, dès le soir, le souvenir des bijoux vendus resta comme un poids sur son coeur; et il ne pouvait voir l'argent, dans son secrétaire, sans souffrance. C'était la pauvreté prochaine, la pauvreté inévitable qui l'oppressait; c'était une détresse plus angoissante encore, la pensée de son âge, ses soixante ans qui le rendaient inutile, incapable de gagner la vie heureuse d'une femme, tout un réveil à l'inquiétante réalité, au milieu de son rêve menteur d'éternel amour. Brusquement, il tombait à la misère, et il se sentait très vieux: cela le glaçait, l'emplissait d'une sorte de remords, d'une colère désespérée contre lui-même, comme si, désormais, il y avait en une mauvaise action dans sa vie.
Puis, il se fit en lui une clarté affreuse. Un matin, étant seul, il reçut une lettre, timbrée de Plassans même, dont il examina l'enveloppe, surpris de ne pas reconnaître l'écriture. Cette lettre n'était pas signée; et, dès les premières lignes, il eut un geste d'irritation, prêt à la déchirer; mais il s'était assis, tremblant, il dut la lire jusqu'au bout. D'ailleurs, le style gardait une convenance parfaite, les longues phrases se déroulaient, pleines de mesure et de ménagement, ainsi que des phrases de diplomate dont l'unique but est de convaincre. On lui démontrait, avec un luxe de bonnes raisons, que le scandale de la Souleiade avait trop duré. Si la passion, jusqu'à un certain point, expliquait la faute, un homme de son âge, et dans sa situation, était en train de se rendre absolument méprisable, en s'obstinant à consommer le malheur de la jeune parente, dont il abusait. Personne n'ignorait l'empire qu'il avait pris sur elle, on admettait qu'elle mit sa gloire à se sacrifier pour lui; mais n'était-ce pas à lui de comprendre qu'elle ne pouvait aimer un vieillard, qu'elle éprouvait seulement de la pitié et de la gratitude, et qu'il était grand temps de la délivrer de ces amours séniles, d'où elle sortirait déshonorée, déclassée, ni épouse ni mère? Puisqu'il ne devait même plus lui léguer une petite fortune, on espérait qu'il allait faire acte d'honnête homme, en trouvant la force de se séparer d'elle, afin d'assurer son bonheur, s'il en était temps encore. Et la lettre se terminait sur cette pensée que la mauvaise conduite finissait toujours par être punie.
Dès les premières phrases, Pascal comprit que cette lettre anonyme venait de sa mère, la vieille madame Rougon avait dû la dicter, il y entendait jusqu'aux inflexions de sa voix. Mais, après en avoir commencé la lecture dans un soulèvement de colère, il l'acheva pâle et grelottant, saisi de ce frisson qui, désormais, le traversait à chaque heure. La lettre avait raison, elle l'éclairait sur son malaise, lui faisait voir que son remords était d'être vieux, d'être pauvre, et de garder Clotilde. Il se leva, se planta devant une glace, y resta longtemps, les yeux peu à peu obscurcis de pleurs, désespéré de ses rides et de sa barbe blanche. Ce froid mortel qui le glaçait, c'était l'idée que, maintenant, la séparation allait devenir nécessaire, fatale, inévitable. Il la repoussait, il ne pouvait s'imaginer qu'il finirait par l'accepter; mais elle reviendrait quand même, il ne vivrait plus une minute sans en être assailli, sans être déchiré par ce combat entre son amour et sa raison, jusqu'au soir terrible où il se résignerait, à bout de sang et de larmes. Dans sa lâcheté présente, il frissonnait, rien qu'à la pensée d'avoir un jour ce courage. Et c'était bien la fin, l'irréparable commençait, il prenait peur pour Clotilde, si jeune, et il n'avait plus que le devoir de la sauver de lui.
Alors, hanté par les mots, par les phrases de la lettre, il se tortura d'abord à vouloir se persuader qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle avait seulement pour lui de la pitié et de la gratitude. Cela, croyait-il, lui aurait facilité la rupture, s'il s'était convaincu qu'elle se sacrifiait, et qu'en la gardant davantage, il satisfaisait simplement son monstrueux égoïsme. Mais il eut beau l'étudier, la soumettre à des épreuves, il la trouva toujours aussi tendre, aussi passionnée entre ses bras. Il restait éperdu de ce résultat qui tournait contre le dénouement redouté, en la lui rendant plus chère. Et il s'efforça de se prouver la nécessité de leur séparation, il en examina les motifs. La vie qu'ils menaient depuis des mois, cette vie sans liens ni devoirs, sans travail d'aucune sorte, était mauvaise. Lui, ne se croyait bon qu'à aller dormir sous la terre, dans un coin; seulement, pour elle, n'était-ce pas une existence, fâcheuse d'où elle sortirait indolente et gâtée, incapable de vouloir? Il la pervertissait, en faisait une idole, au milieu des huées du scandale. Ensuite, tout d'un coup, il se voyait mort, il la laissait seule, à la rue, sans rien, méprisée. Personne ne la recueillait, elle battait les routes, n'avait plus jamais ni mari ni enfants. Non! non! ce serait un crime, il ne pouvait, pour ses quelques jours encore de bonheur à lui, ne léguer, à elle, que cet héritage de honte et de misère.
Un matin que Clotilde était sortie seule, pour une course dans le voisinage, elle rentra bouleversée, toute pâle et frissonnante. Et, dès qu'elle fut en haut, chez eux, elle s'évanouit presque dans les bras de Pascal. Elle bégayait des mots sans suite.