—Bien! travaillons…. Si tu as des recherches que je puisse faire, des notes à copier, donne-les-moi.

Et, dès ce jour, il affecta de se rejeter tout entier dans le travail. C'était, d'ailleurs, une de ses théories, que l'absolu repos ne valait rien, qu'on ne devait jamais le prescrire, même aux surmenés. Un homme ne vit que par le milieu extérieur où il baigne; et les sensations qu'il en reçoit, se transforment chez lui en mouvement, en pensées et en actes; de sorte que, s'il y a repos absolu, si l'on continue à recevoir les sensations sans les rendre, digérées et transformées, il se produit un engorgement, un malaise, une perte inévitable d'équilibre. Lui, toujours, avait expérimenté que le travail était le meilleur régulateur de son existence. Même les matins de santé mauvaise, il se mettait au travail, il y retrouvait son aplomb. Jamais il ne se portait mieux que lorsqu'il accomplissait sa tâche, méthodiquement tracée à l'avance, tant de pages chaque matin, aux mêmes heures; et il comparait cette tâche à un balancier qui le tenait debout, au milieu des misères quotidiennes, des faiblesses et des faux pas. Aussi, accusait-il la paresse, l'oisiveté où il vivait depuis des semaines, d'être l'unique cause des palpitations dont il étouffait par moments. S'il voulait se guérir, il n'avait qu'à reprendre ses grands travaux.

Ces théories, Pascal, pendant des heures, les développait, les expliquait à Clotilde, avec un enthousiasme fiévreux, exagéré. Il semblait ressaisi par cet amour de la science, qui, jusqu'à son coup de passion pour elle, avait seul dévoré sa vie. Il lui répétait qu'il ne pouvait laisser son oeuvre inachevée, qu'il avait tant à faire encore, s'il voulait élever un monument durable! Le souci des dossiers paraissait le reprendre, il ouvrait de nouveau la grande armoire vingt fois par jour, les descendait de la planche du haut, continuait à les enrichir. Ses idées sur l'hérédité se transformaient déjà, il aurait désiré tout revoir, tout refondre, tirer de l'histoire naturelle et sociale de sa famille une vaste synthèse, un résumé, à larges traits, de l'humanité entière. Puis, à côté, il revenait à son traitement par les piqûres, pour l'élargir: une confuse vision de thérapeutique nouvelle, une théorie vague et lointaine, née en lui de sa conviction et de son expérience personnelle, au sujet de la bonne influence dynamique du travail.

Maintenant, chaque fois qu'il s'asseyait à sa table, il se lamentait.

—Jamais je n'aurais assez d'années devant moi, la vie est trop courte!

On aurait cru qu'il ne pouvait plus perdre une heure. Et, un matin, brusquement, il leva la tête, il dit à sa compagne, qui recopiait un manuscrit, à son côté:

—Écoute bien, Clotilde…. Si je mourais….

Effarée, elle protesta.

—En voilà une idée!

—Si je mourais, écoute bien…. Tu fermerais tout de suite les portes. Tu garderais les dossiers pour toi, pour toi seule. Et, lorsque tu aurais rassemblé mes autres manuscrits, tu les remettrais à Ramond…. Entends-tu! ce sont là mes dernières volontés.