—Non, non! ne parle pas de ma bonté!… Si j'étais vraiment bon, il y a longtemps que tu serais là-bas, dans l'aisance et le respect, avec tout un avenir de vie belle et tranquille devant toi, au lieu de t'obstiner ici, insultée, pauvre et sans espoir, à être la triste compagne d'un vieux fou de mon espèce!… Non! je ne suis qu'un lâche et qu'un malhonnête homme!

Vivement, elle le faisait taire. Et c'était en réalité sa bonté qui saignait, cette bonté immense qu'il devait à son amour de la vie, qu'il épandait sur les choses et sur les êtres, dans le continuel souci du bonheur de tous. Être bon, n'était-ce pas la vouloir, la faire heureuse, au prix de son bonheur, à lui? Il lui fallait avoir cette bonté-là, et il sentait bien qu'il l'aurait, décisive, héroïque. Mais, comme les misérables résolus au suicide, il attendait l'occasion, le moment et le moyen de vouloir.

Un matin qu'il s'était levé à sept heures, elle fut toute surprise, en entrant dans la salle, de le trouver assis devant sa table. Depuis de longues semaines, il n'avait plus ouvert un livre ni touché une plume.

—Tiens! tu travailles?

Il ne leva pas la tête, répondit d'un air absorbé:

—Oui, c'est cet Arbre généalogique que je n'ai pas même mis au courant.

Pendant quelques minutes, elle resta debout derrière lui, à le regarder écrire. Il complétait les notices de Tante Dide, de l'oncle Macquart et du petit Charles, inscrivait leur mort, mettait les dates. Puis, comme il ne bougeait toujours pas, ayant l'air d'ignorer qu'elle était là, à attendre les baisers et les rires des autres matins, elle marcha jusqu'à la fenêtre, en revint, désoeuvrée.

—Alors, c'est sérieux, on travaille?

—Sans doute, tu vois que j'aurais dû, depuis le mois dernier, consigner ces morts. Et j'ai là un tas de besognes qui m'attendent.

Elle le regardait fixement, de l'air de continuelle interrogation dont elle fouillait ses yeux.