Il poussa un cri.

—Moi te renvoyer, grand Dieu!

—Alors, si tu ne me renvoies pas, je reste.

Elle riait à présent, elle courut à son pupitre, écrivit, au crayon rouge, deux mots en travers de la lettre de son frère: «Je refuse»; et elle appela Martine, elle voulut absolument qu'elle reportât tout de suite cette lettre sous enveloppe. Lui, riait aussi, inondé d'une telle félicité, qu'il la laissa faire. La joie de la garder emportait jusqu'à sa raison.

Mais, la nuit même, quand elle fut endormie, quel remords d'avoir été lâche! Une fois encore, il venait de céder à son besoin de bonheur, à cette volupté de la retrouver chaque soir, serrée contre son flanc, si fine et si douce dans sa longue chemise, l'embaumant de sa fraîche odeur de jeunesse. Après elle, jamais plus il n'aimerait; et ce dont criait son être, c'était de cet arrachement de la femme et de l'amour. Une sueur d'agonie le prenait, lorsqu'il se l'imaginait partie et qu'il se voyait seul, sans elle, sans tout ce qu'elle mettait de caressant et de subtil dans l'air qu'il respirait, son haleine, son joli esprit, sa droiture vaillante, cette chère présence physique et morale, nécessaire maintenant à sa vie comme la lumière même du jour. Elle devait le quitter, et il fallait qu'il trouvât la force d'en mourir. Sans l'éveiller, tout en la tenant assoupie sur son coeur, la gorge soulevée d'un petit souffle d'enfant, il se méprisait pour son peu de courage, il jugeait la situation avec une terrible lucidité. C'était fini: une existence respectée, une fortune l'attendaient là-bas; il ne pouvait pousser son égoïsme sénile jusqu'à la garder davantage, dans sa misère et sous les huées. Et, défaillant, à la sentir si adorable entre ses bras, si confiante, en sujette qui s'était donnée à son vieux roi, il faisait le serment d'être fort, de ne point accepter le sacrifice de cette enfant, de la rendre au bonheur, à la vie, malgré elle.

Dès lors, la lutte d'abnégation commença. Quelques jours se passèrent, et il lui avait fait si bien comprendre la dureté de son: Je refuse, sur la lettre de Maxime, qu'elle avait écrit à sa grand'mère longuement, pour motiver son refus. Mais elle ne voulait toujours pas quitter la Souleiade. Comme il en était venu à une grande avarice, afin d'entamer le moins possible l'argent des bijoux, elle renchérissait encore, mangeait son pain sec avec de beaux rires. Un matin, il la surprit donnant des conseils d'économie à Martine. Dix fois par jour, elle le regardait fixement, se jetait à son cou, le couvrait de baisers, pour combattre cette affreuse idée de la séparation, qu'elle voyait sans cesse dans ses yeux. Puis, elle eut un autre argument. Après le dîner, un soir, il fut pris de palpitations, il faillit s'évanouir. Cela l'étonna, jamais il n'avait souffert du coeur, et il crut simplement que ses troubles nerveux revenaient. Depuis ses grandes joies, il se sentait moins solide, avec la sensation singulière de quelque chose de délicat et de profond qui se serait brisé en lui. Elle, tout de suite, s'était inquiétée, empressée. Ah bien! maintenant, il ne lui parlerait sans doute plus de partir? Quand on aimait les gens et qu'ils étaient malades, on restait près d'eux, on les soignait.

Le combat devint ainsi de toutes les heures. C'était un continuel assaut de tendresse, d'oubli de soi-même, dans l'unique besoin du bonheur de l'autre. Mais lui, si l'émotion de la voir bonne et aimante rendait plus atroce la nécessité du départ, comprenait que cette nécessité s'imposait davantage chaque jour. Sa volonté était désormais formelle. Il restait seulement aux abois, tremblant, hésitant, devant les moyens de la décider. La scène de désespoir et de larmes s'évoquait: qu'allait-il faire? qu'allait-il lui dire? comment en arriveraient-ils, tous les deux, à s'embrasser une dernière fois et à ne plus se voir jamais? Et les journées se passaient, il ne trouvait rien, il recommençait à se traiter de lâche, chaque soir, lorsque, la bougie éteinte, elle le reprenait entre ses bras frais, heureuse et triomphante de le vaincre ainsi.

Souvent, elle plaisantait, avec une pointe de malice tendre.

—Maître, tu es trop bon, tu me garderas.

Mais cela le fâchait, et il s'agitait, assombri.