Le soir, après un morne dîner dans la salle à manger claire, aux grands bouquets fleuris, Pascal parla de se coucher de bonne heure. Clotilde devait partir, le lendemain matin, par le train de dix heures un quart; et il s'inquiétait pour elle de la longueur du voyage, vingt heures de chemin de fer. Puis, au moment de se mettre au lit, il l'embrassa, il s'obstina, dès cette nuit même, à coucher seul, à aller reprendre sa chambre. Il voulait absolument, disait-il, qu'elle se reposât. S'ils restaient ensemble, ni l'un ni l'autre ne fermeraient les paupières, ce serait une nuit blanche, infiniment triste. Vainement, elle le supplia de ses grands yeux tendres, elle lui tendit ses bras divins: il eut l'extraordinaire force de s'en aller, de lui mettre des baisers sur les yeux, comme à une enfant, en la bordant dans ses couvertures et en lui recommandant d'être bien raisonnable, de bien dormir. La séparation n'était-elle pas consommée déjà? Cela l'aurait empli de remords et de honte, s'il l'avait possédée encore, lorsqu'elle n'était plus à lui. Mais quelle rentrée affreuse, dans cette chambre humide, abandonnée, où la couche froide de son célibat l'attendait! Il lui sembla rentrer dans sa vieillesse, qui retombait à jamais sur lui, pareille à un couvercle de plomb. D'abord, il accusa le vent de son insomnie. La maison morte s'emplissait de hurlements, des voix implorantes et des voix de colère se mêlaient, au milieu de sanglots continus. Deux fois, il se releva, alla écouter chez Clotilde, n'entendit rien. En bas, il descendit fermer une porte qui tapait, avec des coups sourds, comme si le malheur eût frappé aux murs. Des souffles traversaient les pièces noires, il se recoucha glacé, frissonnant, hanté de visions lugubres. Puis, il eut conscience que cette grande voix dont il souffrait, qui lui ôtait le sommeil, ne venait pas du mistral déchaîné. C'était l'appel de Clotilde, la sensation qu'elle était encore là et qu'il s'était privé d'elle. Alors, il roula dans une crise de désir éperdu, d'abominable désespoir. Mon Dieu! ne plus l'avoir jamais à lui, lorsqu'il pouvait, d'un mot, l'avoir encore, l'avoir toujours! C'était un arrachement de sa propre chair, cette chair jeune qu'on lui enlevait. A trente ans, une femme se retrouve. Mais quel effort, dans la passion de sa virilité finissante, pour renoncer à ce corps frais, sentant bon la jeunesse, qui s'était royalement donné, qui lui appartenait comme son bien et sa chose! Dix fois, il fut sur le point de sauter du lit, et de l'aller reprendre, et de la garder. L'effrayante crise dura jusqu'au jour, au milieu de l'assaut enragé du vent, dont la vieille maison tremblait toute.
Il était six heures, lorsque Martine, ayant cru que son maître l'appelait dans sa chambre, en tapant au parquet, monta. Elle arrivait, de l'air vif et exalté qu'elle avait depuis l'avant-veille; mais elle resta immobile d'inquiétude et de saisissement, lorsqu'elle l'aperçut, à demi vêtu, jeté en travers de son lit, ravagé, mordant son oreiller pour étouffer ses sanglots. Il avait voulu se lever, s'habiller tout de suite; et un nouvel accès venait de l'abattre, pris de vertiges, étouffé par des palpitations.
Il était à peine sorti d'une courte syncope, qu'il recommença à bégayer sa torture.
—Non, non! je ne peux pas, je souffre trop…. J'aime mieux mourir, mourir maintenant….
Pourtant, il reconnut Martine, et il s'abandonna, il se confessa devant elle, à bout de force, noyé et roulé dans la douleur.
—Ma pauvre fille, je souffre trop, mon coeur éclate…. C'est elle qui emporte mon coeur, qui emporte tout mon être. Et je ne peux plus vivre sans elle…. J'ai failli mourir cette nuit, je voudrais mourir avant son départ, pour ne pas avoir ce déchirement de la voir me quitter…. Oh! mon Dieu! elle part, et je ne l'aurai plus, et je reste seul, seul, seul….
La servante, si gaie en montant, était devenue d'une pâleur de cire, le visage dur et douloureux. Un instant, elle le regarda arracher les draps de ses mains crispées, râler son désespoir, la bouche collée à la couverture. Puis, elle parut se décider, d'un brusque effort.
—Mais, monsieur, il n'y a pas de bon sens à se faire un chagrin pareil. C'est ridicule…. Puisque c'est comme ça, et que vous ne pouvez pas vous passer de mademoiselle, je vais aller lui dire dans quel état vous vous êtes mis….
Violemment, cette phrase le fit se relever, chancelant encore, se retenant au dossier d'une chaise.
—Je vous le défends bien, Martine!