Dès le lendemain, Pascal s'enferma au fond de la grande maison vide. Il n'en sortit plus, cessa complètement les rares visites de médecin qu'il faisait encore, vécut là, portes et fenêtres closes, dans une solitude et un silence absolus. Et l'ordre formel était donné à Martine: elle ne devait laisser entrer personne, sous aucun prétexte.
—Mais, monsieur, votre mère, madame Félicité?
—Ma mère moins encore que les autres, j'ai mes raisons…. Vous lui direz que je travaille, que j'ai besoin de me recueillir et que je la prie de m'excuser.
Coup sur coup, à trois reprises, la vieille madame Rougon se présenta. Elle tempêtait au rez-de-chaussée, il l'entendait qui élevait la voix, s'irritant, voulant forcer la consigne. Puis, le bruit s'apaisait, il n'y avait plus qu'un chuchotement de plainte et de complot, entre elle et la servante. Et pas une fois il ne céda, ne se pencha en haut de la rampe, pour lui crier de monter.
Un jour, Martine se hasarda à dire:
—C'est bien dur tout de même, monsieur, de refuser la porte à sa mère. D'autant plus que madame Félicité vient dans de bons sentiments, car elle sait la grande gêne de monsieur et elle n'insiste que pour lui offrir ses services.
Exaspéré, il cria:
—De l'argent, je n'en veux pas, entendez-vous!… Je travaillerai, je gagnerai bien ma vie, que diable!
Cependant, cette question de l'argent devenait pressante. Il s'entêtait à ne pas prendre un sou des cinq mille francs enfermés dans le secrétaire. Maintenant qu'il était seul, il avait une complète insouciance de la vie matérielle, il se serait contenté de pain et d'eau; et, chaque fois que la servante lui demandait de quoi acheter du vin, de la viande, quelque douceur, il haussait les épaules: à quoi bon? il restait une croûte de la veille, n'était-ce pas suffisant? Mais elle, dans sa tendresse pour ce maître qu'elle sentait souffrir, se désolait de cette avarice plus rude que la sienne, de ce dénuement de pauvre homme où il s'abandonnait, avec la maison entière. On vivait mieux chez les ouvriers du faubourg. Aussi, pendant toute une journée, parut-elle en proie à un terrible combat intérieur. Son amour de chien docile luttait contre sa passion de l'argent, amassé sou à sou, caché quelque part, faisant des petits, comme elle disait. Elle aurait mieux aimé donner de sa chair. Tant que son maître n'avait pas souffert seul, l'idée ne lui était pas même venue de toucher à son trésor. Et ce fut un héroïsme extraordinaire, le matin où, poussée à bout, voyant sa cuisine froide et le buffet vide, elle disparut pendant une heure, puis rentra avec des provisions et la monnaie d'un billet de cent francs.
Justement, Pascal qui descendait, s'étonna, lui demanda d'où venait cet argent, déjà hors de lui et prêt à jeter tout à la rue, en croyant qu'elle était allée chez sa mère.