—Je veux t'embrasser ici, je veux te remercier…. Maître, c'est toi qui m'as faite ce que je suis. Comme tu l'as répété souvent, tu as corrigé mon hérédité. Que serais-je devenue, là-bas, dans le milieu où a grandi Maxime?… Oui, si je vaux quelque chose, je le dois à toi seul, à toi qui m'as transplantée dans cette maison de vérité et de bonté, où tu m'as fait pousser digne de ta tendresse…. Aujourd'hui, après m'avoir prise et comblée de tes biens, tu me renvoies. Que ta volonté soit faite, tu es mon maître, et je t'obéis. Je t'aime quand même, je t'aimerai toujours.
Il la serra sur son coeur, il répondit:
—Je ne désire que ton bien, j'achève mon oeuvre.
Et, dans le dernier baiser, le baiser déchirant qu'ils échangèrent, elle soupira, à voix très basse:
—Ah! si l'enfant était venu!
Plus bas encore, en un sanglot, elle crut l'entendre bégayer des mots indistincts.
—Oui, l'oeuvre rêvée, la seule vraie et bonne, l'oeuvre que je n'ai pu faire…. Pardonne-moi, tâche d'être heureuse.
La vieille madame Rougon était à la gare, très gaie, très vive, malgré ses quatre-vingts ans. Elle triomphait, elle croyait tenir son fils Pascal à sa merci. Quand elle les vit hébétés l'un et l'autre, elle se chargea de tout, prit le billet, fit enregistrer les bagages, installa la voyageuse dans un compartiment de dames seules. Puis, elle parla longuement de Maxime, donna des instructions, exigea d'être tenue au courant. Mais le train ne partait pas, et il s'écoula encore cinq atroces minutes, pendant lesquelles ils restèrent face à face, en ne se disant plus rien. Enfin, tout sombra, il y eut des embrassades, un grand bruit de roues, des mouchoirs qui s'agitaient.
Brusquement, Pascal s'aperçut qu'il était seul sur le quai, pendant que, là-bas, le train avait disparu, à un coude de la ligne. Alors, il n'écouta pas sa mère, il prit sa course, un galop furieux de jeune homme, monta la pente, enjamba les gradins de pierres sèches, se trouva en trois minutes sur la terrasse de la Souleiade. Le mistral y faisait rage, une rafale géante qui pliait les cyprès centenaires comme des pailles. Dans le ciel décoloré, le soleil paraissait las de tout ce vent dont la violence, depuis six jours, lui passait sur la face. Et, pareil aux arbres échevelés, Pascal tenait bon, avec ses vêtements qui avaient des claquements de drapeaux, avec sa barbe et ses cheveux emportés, fouettés de tempête. L'haleine coupée, les deux mains sur son coeur pour en contenir les battements, il regardait au loin fuir le train, à travers la plaine rase, un train tout petit que le mistral semblait balayer, ainsi qu'un rameau de feuilles sèches.