Ramond avait baissé la voix.

—La clef de l'armoire est sous l'oreiller, il m'a répété plusieurs fois de vous en avertir…. Vous savez ce que vous avez à faire?

Clotilde tâcha de se rappeler et de répondre.

—Ce que j'ai à faire? pour les papiers, n'est-ce pas?… Oui, oui! je me souviens, je dois garder les dossiers et vous donner les autres manuscrits…. N'ayez pas peur, j'ai toute ma tête, je serai très raisonnable. Mais je ne veux pas le quitter, je vais passer la nuit là, bien tranquille, je vous le promets.

Elle était si douloureuse, l'air si résolu à le veiller, à rester avec lui tant qu'on ne l'emporterait pas, que le médecin la laissa faire.

—Eh bien! je vous quitte, on doit m'attendre chez moi. Puis, il y a toutes sortes de formalités, la déclaration, le convoi, dont je veux vous éviter le souci. Ne vous occupez de rien. Demain matin, tout sera réglé, quand je reviendrai.

Il l'embrassa encore, il s'en alla. Et ce fut alors seulement que Martine disparut à son tour, derrière lui, fermant à clef la porte, en bas, courant par la nuit devenue noire.

Maintenant, dans la chambre, Clotilde était seule; et, autour d'elle, sous elle, au milieu du grand silence, elle sentait la maison vide. Clotilde était seule, avec Pascal mort. Elle avait approché une chaise, contre le lit, au chevet, elle s'était assise, immobile, seule. En arrivant, elle avait simplement retiré son chapeau; puis, s'étant aperçue qu'elle avait gardé ses gants, elle venait aussi de les ôter. Mais elle demeurait là, en robe de voyage, poussiéreuse, fripée, par les vingt heures de chemin de fer. Sans doute, le père Durieu avait, depuis longtemps, déposé les malles, en bas. Et elle n'avait ni l'idée ni la force de se débarbouiller, de se changer, anéantie à présent sur cette chaise où elle était tombée. Un regret unique, un remords immense, l'emplissaient. Pourquoi avait-elle obéi? pourquoi s'était-elle résignée à partir? Si elle était restée, elle avait la conviction, ardente qu'il ne serait pas mort. Elle l'aurait tant aimé, tant caressé, qu'elle l'aurait guéri. Chaque soir, elle l'aurait pris entre ses bras pour l'endormir, elle l'aurait réchauffé de toute sa jeunesse, elle lui aurait soufflé de sa vie dans ses baisers. Quand on ne voulait pas que la mort vous prît un être cher, on restait pour donner de son sang, on la mettait en fuite. C'était sa faute, si elle l'avait perdu, si elle ne pouvait plus, d'une étreinte, l'éveiller de l'éternel sommeil. Et elle se trouvait imbécile de n'avoir pas compris, lâche de ne s'être pas dévouée, coupable et punie à jamais de s'en être allée, quand le simple bon sens, à défaut du coeur, devait la clouer là, dans sa tache de sujette soumise et tendre, veillant sur son roi.

Le silence devenait tel, si absolu, si large, que Clotilde détacha un instant les yeux du visage de Pascal, pour regarder dans la chambre. Elle n'y vit que des ombres vagues: la lampe éclairait de biais la glace de la grande psyché, pareille à une plaque d'argent mat; et les deux cierges mettaient seulement, sous le haut plafond, deux taches fauves. A ce moment, la pensée lui revint des lettres qu'il lui écrivait, si courtes, si froides; et elle comprenait sa torture à étouffer son amour. Quelle force il lui avait fallu, dans l'accomplissement du projet de bonheur, sublime et désastreux, qu'il faisait pour elle! Il s'entêtait à disparaître, à la sauver de sa vieillesse et de sa pauvreté; il la rêvait riche, libre de jouir de ses vingt-six ans, loin de lui: c'était l'oubli total de soi, l'anéantissement dans l'amour d'une autre. Et elle en éprouvait une gratitude, une douceur profondes, mêlées à une sorte d'amertume irritée contre le destin mauvais. Puis, tout d'un coup, les années heureuses s'évoquèrent, sa jeunesse, son adolescence près de lui, si bon, si gai. Comme il l'avait conquise d'une lente passion, comme elle s'était sentie sienne, après les révoltes qui les avaient un instant séparés, et dans quel emportement de joie elle s'était donnée à lui, pour être davantage et toute à lui, puisqu'il la désirait! Cette chambre où il se refroidissait à cette heure, elle la retrouvait tiède encore et frissonnante de leurs nuits de tendresse.

Sept heures sonnèrent à la pendule, et Clotilde tressaillit à ce tintement léger, dans le grand silence. Qui donc avait parlé? Elle se rappela, elle regarda la pendule, dont le timbre avait sonné tant d'heures de joie. Cette pendule antique avait une voix chevrotante d'amie très vieille, qui les amusait, dans l'obscurité, quand ils veillaient, aux bras l'un de l'autre. Et, de tous les meubles, à présent, lui venaient des souvenirs. Leurs deux images lui semblèrent renaître, du fond argenté et pâle de la grande psyché: elles s'avançaient, indécises, presque confondues, avec un flottant sourire, comme aux jours ravis, où il l'amenait là, pour la parer de quelque bijou, un cadeau qu'il cachait depuis le matin, dans sa folie du don. C'était aussi la table où brûlaient les deux cierges, la petite table sur laquelle ils avaient fait leur dîner de misère, le soir qu'ils manquaient de pain et qu'elle lui avait servi un festin royal. Que de miettes de leur amour elle retrouverait dans la commode à marbre blanc, cerclé d'une galerie! Quels bons rires ils avaient eus, sur la chaise longue, aux pieds raidis, quand elle y mettait ses bas et qu'il la taquinait! Même de la tenture, de l'ancienne indienne rouge décolorée, devenue couleur d'aurore, un chuchotement lui arrivait, tout ce qu'ils s'étaient dit de frais et de tendre, les enfantillages infinis de leur passion, et jusqu'à l'odeur de sa chevelure, à elle, une odeur de violette, qu'il adorait. Alors, comme la vibration des sept coups de la pendule avait cessé, si longue en son coeur, elle ramena les yeux sur le visage immobile de Pascal, et de nouveau elle s'anéantit.