Ce fut dans cette prostration croissante que Clotilde, quelques minutes plus tard, entendit un bruit soudain de sanglots. On était entré en coup de vent, elle reconnut sa grand'mère Félicité. Mais elle ne bougea pas, elle ne parla pas, tellement elle était déjà engourdie de douleur. Martine, devançant l'ordre qu'on lui aurait sûrement donné, venait de courir chez la vieille madame Rougon, pour lui apprendre l'affreuse nouvelle; et celle-ci, stupéfaite d'abord d'une catastrophe si prompte, bouleversée ensuite, accourait, débordante d'un chagrin bruyant. Elle sanglota devant son fils, elle embrassa Clotilde, qui lui rendit son baiser, comme dans un rêve. Puis, à partir de cet instant, celle-ci, sans sortir de l'accablement où elle s'isolait, sentit bien qu'elle n'était plus seule, au continuel remue-ménage étouffé dont les petits bruits traversaient la chambre. C'était Félicité qui pleurait, qui entrait, qui sortait sur la pointe des pieds, qui mettait de l'ordre, furetait, chuchotait, tombait sur une chaise pour se relever aussitôt. Et, vers neuf heures, elle voulut absolument décider sa petite-fille à manger quelque chose. Deux fois déjà, elle l'avait sermonnée, tout bas. Elle revint lui dire à l'oreille:
—Clotilde, ma chérie, je t'assure que tu as tort…. Il faut prendre des forces, jamais tu n'iras jusqu'au bout.
Mais, d'un signe de tête, la jeune femme s'obstinait à refuser.
—Voyons, tu as dû déjeuner à Marseille, au buffet, n'est-ce pas? et tu n'as rien pris depuis ce moment…. Est-ce raisonnable? Je n'entends pas que tu tombes malade, toi aussi…. Martine a du bouillon. Je lui ai dit de faire un potage léger et d'ajouter un poulet…. Descends manger un morceau, rien qu'un morceau, pendant que je vais rester là.
Du même signe souffrant, Clotilde refusait toujours. Elle finit par bégayer:
—Laisse-moi, grand'mère, je t'en supplie…. Je ne pourrais pas, ça m'étoufferait.
Et elle ne parla plus. Pourtant, elle ne dormait pas, elle avait les yeux grands ouverts, obstinément fixés sur le visage de Pascal. Durant des heures, elle ne fit plus un mouvement, droite, rigide, comme absente, là-bas, très loin, avec le mort. A dix heures, elle entendit un bruit: c'était Martine qui remontait la lampe. Vers onze heures, Félicité, qui veillait dans un fauteuil, parut inquiète, sortit de la chambre, puis y rentra. Dès lors, il y eut des allées et venues, des impatiences rôdant autour de la jeune femme, toujours éveillée, avec ses grands yeux fixes. Minuit sonna, une idée têtue demeurait seule dans son crâne vide, comme un clou qui l'empêchait de s'endormir: pourquoi avait-elle obéi? Si elle était restée, elle l'aurait réchauffé de toute sa jeunesse, il ne serait pas mort! Et ce fut seulement un peu avant une heure, qu'elle sentit cette idée elle-même se brouiller et se perdre en un cauchemar. Elle tomba à un lourd sommeil, épuisée de douleur et de fatigue.
Quand Martine était allée annoncer à la vieille madame Rougon la mort inattendue de son fils, celle-ci, dans son saisissement, avait eu un premier cri de colère, mêlé à son chagrin. Eh quoi! Pascal mourant n'avait pas voulu la voir, avait fait jurer à cette servante de ne pas la prévenir! Cela la fouettait au sang, comme si la lutte qui avait duré toute l'existence, entre elle et lui, devait continuer par delà le tombeau. Puis, après s'être habillée à la hâte lorsqu'elle était accourue à la Souleiade, la pensée des terribles dossiers, de tous les manuscrits qui emplissaient l'armoire, l'avait envahie d'une passion frémissante. Maintenant que l'oncle Macquart et Tante Dide étaient morts, elle ne redoutait plus ce qu'elle nommait l'abomination des Tulettes; et le pauvre petit Charles lui-même, en disparaissant, avait emporté une des tares les plus humiliantes pour la famille. Il ne restait que les dossiers, les abominables dossiers, menaçant cette légende triomphale des Rougon qu'elle avait mis sa vie entière à créer, qui était l'unique préoccupation de sa vieillesse, l'oeuvre au triomphe de laquelle, obstinément, elle avait voué les derniers efforts de son esprit d'activité et de ruse. Depuis de longues années, elle les guettait, jamais lasse, recommençant la lutte quand on la croyait battue, toujours embusquée et tenace. Ah! si elle pouvait s'en emparer enfin, les détruire! Ce serait l'exécrable passé anéanti, ce serait la gloire des siens, si durement conquise, délivrée de toute menace, s'épanouissant enfin librement, imposant son mensonge à l'histoire. Et elle se voyait traversant les trois quartiers de Plassans, saluée par tous, dans son attitude de reine, portant noblement le deuil du régime déchu. Aussi, comme Martine lui avait appris que Clotilde était là, hâtait-elle sa marche, en approchant de la Souleiade, talonnée par la crainte d'arriver trop tard.
D'ailleurs, dès qu'elle se fut installée dans la maison, Félicité se remit tout de suite. Rien ne pressait, on avait la nuit devant soi. Pourtant, elle voulut, sans tarder, avoir Martine avec elle; et elle savait bien ce qui agirait sur cette créature simple, enfoncée dans les croyances d'une religion étroite. Son premier soin fut donc, en bas, au milieu du désordre de la cuisine, où elle était descendue voir rôtir le poulet, d'affecter une grande désolation, à la pensée que son fils était mort, avant d'avoir fait sa paix avec l'Église. Elle questionnait la servante, exigeait des détails. Mais celle-ci hochait la tête, désespérément: non! aucun prêtre n'était venu, monsieur n'avait pas même fait un signe de croix. Elle seule s'était agenouillée, pour réciter les prières des agonisants, ce qui, bien sûr, ne devait pas suffire au salut d'une âme. Avec quelle ferveur, cependant, elle avait prié le bon Dieu, afin que monsieur allât droit au paradis!
Les yeux sur le poulet qui tournait, devant un grand feu clair, Félicité reprit à voix plus basse, d'un air absorbé: