—Ma mère, vous réfléchirez, vous me pardonnerez.

Ce jour-là, Félicité s'en alla hors d'elle; et, comme elle rencontra Martine à la porta de la maison, devant les platanes, elle se soulagea, sans savoir que Pascal, qui venait de passer dans sa chambre, dont les fenêtres étaient ouvertes, entendait tout. Elle exhalait son ressentiment, jurait d'arriver quand même à s'emparer des papiers et à les détruire, puisqu'il ne voulait pas en faire volontairement le sacrifice. Mais ce qui glaça le docteur, ce fut la façon dont Martine l'apaisait, d'une voix contenue. Elle était évidemment complice, elle répétait qu'il fallait attendre, ne rien brusquer, que mademoiselle et elle avaient fait le serment de venir à bout de monsieur, en ne lui laissant pas une heure de paix. C'était juré, on le réconcilierait avec le bon Dieu, parce qu'il n'était pas possible qu'un saint homme comme monsieur restât sans religion. Et les voix des deux femmes baissèrent, ne furent bientôt plus qu'un chuchotement, un murmure étouffé de commérage et de complot, où il ne saisissait que des mots épars, des ordres donnés, des mesures prises, un envahissement de sa libre personnalité. Lorsque sa mère partit enfin, il la vit, avec son pas léger et sa taille mince de jeune fille, qui s'éloignait très satisfaite.

Pascal eut une heure de défaillance, de désespérance absolue. Il se demandait à quoi bon lutter, puisque toutes ses affections s'alliaient contre lui. Cette Martine qui se serait jetée dans le feu, sur un simple mot de sa part, et qui le trahissait ainsi, pour son bien! Et Clotilde, liguée avec cette servante, complotant dans les coins, se faisant aider par elle à lui tendre des pièges! Maintenant, il était bien seul, il n'avait autour de lui que des traîtresses, on empoisonnait jusqu'à l'air qu'il respirait. Ces deux-là encore, elles l'aimaient, il serait peut-être venu à bout de les attendrir; mais, depuis qu'il savait sa mère derrière elles, il s'expliquait leur acharnement, il n'espérait plus les reprendre. Dans sa timidité d'homme qui avait vécu pour l'étude, à l'écart des femmes, malgré sa passion, l'idée qu'elles étaient trois à le vouloir, à le plier sous leur volonté, l'accablait. Il en sentait toujours une derrière lui; quand il s'enfermait dans sa chambre, il les devinait de l'autre côté du mur; et elles le hantaient, lui donnaient la continuelle crainte d'être volé de sa pensée, s'il la laissait voir au fond de son crâne, avant même qu'il la formulât.

Ce fut certainement l'époque de sa vie où Pascal se trouva le plus malheureux. Le perpétuel état de défense où il devait vivre, le brisait; et il lui semblait, parfois, que le sol de sa maison se dérobait sous ses pieds. Il eut alors, très net, le regret de ne s'être pas marié et de n'avoir pas d'enfant. Est-ce que lui-même avait eu peur de la vie? Est-ce qu'il n'était point puni de son égoïsme? Ce regret de l'enfant l'angoissait parfois, il avait maintenant les yeux mouillés de larmes, quand il rencontrait sur les routes des fillettes, aux regards clairs, qui lui souriaient. Sans doute, Clotilde était là, mais c'était une autre tendresse, traversée à présent d'orages, et non une tendresse calme, infiniment douce, la tendresse de l'enfant, où il aurait voulu endormir son coeur endolori. Puis, ce qu'il voulait, sentant venir la fin de son être, c'était surtout la continuation, l'enfant qui l'aurait perpétué. Plus il souffrait, plus il aurait trouvé une consolation à léguer cette souffrance, dans sa foi en la vie. Il se croyait indemne des tares physiologiques de la famille; mais la pensée même que l'hérédité sautait parfois une génération, et que, chez un fils né de lui, les désordres des aïeux pouvaient reparaître, ne l'arrêtait pas; et ce fils inconnu, malgré l'antique souche pourrie, malgré la longue suite de parents exécrables, il le souhaitait encore, certains jours, comme on souhaite le gain inespéré, le bonheur rare, le coup de fortune qui console et enrichit à jamais. Dans l'ébranlement de ses autres affections, son coeur saignait, parce qu'il était trop tard.

Par une nuit lourde de la fin de septembre, Pascal ne put dormir. Il ouvrit l'une des fenêtres de sa chambre, le ciel était noir, quelque orage devait passer au loin, car l'on entendait un continuel roulement de foudre. Il distinguait mal la sombre masse des platanes, que des reflets d'éclair, par moments, détachaient, d'un vert morne, dans les ténèbres. Et il avait l'âme pleine d'une détresse affreuse, il revivait les dernières mauvaises journées, des querelles encore, des tortures de trahisons et de soupçons qui allaient grandissantes, lorsque, tout d'un coup, un ressouvenir aigu le fit tressaillir. Dans sa peur d'être pillé, il avait fini par porter toujours sur lui la clef de la grande armoire. Mais, cette après-midi-là, souffrant de la chaleur, il s'était débarrassé de son veston, et il se rappelait avoir vu Clotilde le pendre à un clou de la salle. Ce fut une brusque terreur qui le traversa: si elle avait senti la clef au fond de la poche, elle l'avait volée. Il se précipita, fouilla le veston qu'il venait de jeter sur une chaise. La clef n'y était plus. En ce moment même, on le dévalisait, il en eut la nette sensation. Deux heures du matin sonnèrent; et il ne se rhabilla pas, resta en simple pantalon, les pieds nus dans des pantoufles, la poitrine nue sous sa chemise de nuit défaite; et, violemment, il poussa la porte, sauta dans la salle, son bougeoir à la main.

—Ah! je le savais, cria-t-il. Voleuse! assassine!

Et c'était vrai, Clotilde était là, dévêtue comme lui, les pieds nus dans ses mules de toile, les jambes nues, les bras nus, les épaules nues, à peine couverte d'un court jupon et de sa chemise. Par prudence, elle n'avait pas apporté de bougie, elle s'était contentée de rabattre les volets d'une fenêtre; et l'orage qui passait en face, au midi, dans le ciel ténébreux, les continuels éclairs lui suffisaient, baignant les objets d'une phosphorescence livide. La vieille armoire, aux larges flancs, était grande ouverte. Déjà, elle en avait vidé la planche du haut, descendant les dossiers à pleins bras, les jetant sur la longue table du milieu, où ils s'entassaient pêle-mêle. Et, fiévreusement, par crainte de n'avoir pas le temps de les brûler, elle était en train d'en faire des paquets, avec l'idée de les cacher, de les envoyer ensuite à sa grand'mère, lorsque la soudaine clarté de la bougie, en l'éclairant toute, venait de l'immobiliser, dans une attitude de surprise et de lutte.

—Tu me voles et tu m'assassines! répéta furieusement Pascal.

Entre ses bras nus, elle tenait encore un des dossiers. Il voulut le reprendre. Mais elle le serrait de toutes ses forces, obstinée dans son oeuvre de destruction, sans confusion ni repentir, en combattante qui a le bon droit pour elle. Alors, lui, aveuglé, affolé, se rua; et ils se battirent. Il l'avait empoignée, dans sa nudité, il la maltraitait.

—Tue-moi donc! bégaya-t-elle. Tue-moi, ou je déchire tout!