—Ma mère, je vous en ai déjà priée, ne causons jamais de cela…. Je ne puis vous satisfaire.

—Mais enfin, cria-t-elle, donne-moi une raison. On dirait que notre famille t'est aussi indifférente que le troupeau de boeufs qui passe là-bas. Tu en es pourtant…. Oh! je sais, tu fais tout pour ne pas en être. Moi-même, parfois, je m'étonne, je me demande d'où tu peux bien sortir. Et je trouve quand même très vilain de ta part, de t'exposer ainsi à nous salir, sans être arrêté par la pensée du chagrin que tu me causes, à moi ta mère…. C'est simplement une mauvaise action.

Il se révolta, il céda un moment au besoin de se défendre, malgré sa volonté de silence.

—Vous êtes dure, vous avez tort…. J'ai toujours cru à la nécessité, à l'efficacité absolue de la vérité. C'est vrai, je dis tout sur les autres et sur moi; et c'est parce que je crois fermement qu'en disant tout, je fais l'unique bien possible…. D'abord, ces dossiers ne sont pas destinés au public, ils ne constituent que des notes personnelles, dont il me serait douloureux de me séparer. Ensuite, j'entends bien que ce ne sont pas eux seulement que vous brûleriez: tous mes autres travaux seraient aussi jetés au feu, n'est-ce pas? et c'est ce que je ne veux pas, entendez-vous!… Jamais, moi vivant, on ne détruira ici une ligne d'écriture.

Mais, déjà, il regrettait d'avoir tant parlé, car il la voyait se rapprocher de lui, le presser, l'amener à la cruelle explication.

—Alors, va jusqu'au bout, dis-moi ce que tu nous reproches…. Oui, à moi par exemple, que me reproches-tu? Ce n'est pas de vous avoir élevés avec tant de peine. Ah! la fortune a été longue à conquérir! Si nous jouissons d'un peu de bonheur aujourd'hui, nous l'avons rudement gagné. Puisque tu as tout vu et que tu mets tout dans tes paperasses, tu pourras témoigner que la famille a rendu aux autres plus de services qu'elle n'en a reçu. A deux reprises, sans nous, Plassans était dans de beaux draps. Et c'est bien naturel, si nous n'avons récolté que des ingrats et des envieux, à ce point qu'aujourd'hui encore la ville entière serait ravie d'un scandale qui nous éclabousserait…. Tu ne peux pas vouloir cela, et je suis sûre que tu rends justice à la dignité de mon attitude, depuis la chute de l'Empire et les malheurs dont la France ne se relèvera sans doute jamais.

—Laissez-donc la France tranquille, ma mère! dit-il de nouveau, tellement elle le touchait aux endroits qu'elle savait sensibles. La France a la vie dure, et je trouve qu'elle est en train d'étonner le monde par la rapidité de sa convalescence…. Certes, il y a bien des éléments pourris. Je ne les ai pas cachés, je les ai trop étalés peut-être. Mais vous ne m'entendez guère, si vous vous imaginez que je crois à l'effondrement final, parce que je montre les plaies et les lézardes. Je crois à la vie qui élimine sans cesse les corps nuisibles, qui refait de la chair pour boucher les blessures, qui marche quand même à la santé, au renouvellement continu, parmi les impuretés et la mort.

Il s'exaltait, il en eut conscience, fit un geste de colère, et ne parla plus. Sa mère avait pris le parti de pleurer, des petites larmes courtes, difficiles, qui séchaient tout de suite. Et elle revenait sur les craintes dont s'attristait sa vieillesse, elle le suppliait, elle aussi, de faire sa paix avec Dieu au moins par égard pour la famille. Ne donnait-elle pas l'exemple du courage? Plassans entier, le quartier Saint-Marc, le vieux quartier et la ville neuve ne rendaient-ils pas hommage à sa fière résignation? Elle réclamait seulement d'être aidée, elle exigeait de tous ses enfants un effort pareil au sien. Ainsi, elle citait l'exemple d'Eugène, le grand homme, tombé de si haut, et qui voulait bien n'être plus qu'un simple député, défendant, jusqu'à son dernier souffle, le régime disparu, dont il avait tenu sa gloire. Elle était également pleine d'éloges pour Aristide, qui ne désespérait jamais, qui reconquérait sous le régime nouveau, toute une belle position, malgré l'injuste catastrophe qui l'avait un moment enseveli, parmi les décombres de l'Union universelle. Et lui, Pascal, resterait seul à l'écart, ne ferait rien pour qu'elle mourût en paix, dans la joie du triomphe final des Rougon? lui qui était si intelligent, si tendre, si bon! Voyons, c'était impossible! il irait à la messe le prochain dimanche et il brûlerait ces vilains papiers, dont la seule pensée la rendait malade. Elle suppliait, commandait, menaçait. Mais lui ne répondait plus, calmé, invincible dans son attitude de grande déférence. Il ne voulait pas de discussion, il la connaissait trop pour espérer la convaincre et pour oser discuter le passé avec elle.

—Tiens! cria-t-elle, quand elle le sentit inébranlable, tu n'es pas à nous, je l'ai toujours dit. Tu nous déshonores.

Il s'inclina.