—Mais votre pauvre maison est un enfer! cria-t-elle enfin.

Le docteur, d'un geste, évita de répondre. Toujours, il avait senti sa mère derrière la jeune fille, exaspérant en elle les croyances religieuses, utilisant ce ferment de révolte pour jeter le trouble chez lui. Il était sans illusion, il savait parfaitement que, dans la journée, les deux femmes s'étaient vues, et qu'il devait à cette rencontre, à tout un empoisonnement savant, l'affreuse scène dont il tremblait encore. Sans doute sa mère était venue constater les dégâts et voir si l'on ne touchait pas bientôt au dénouement.

—Ça ne peut continuer ainsi, reprit-elle. Pourquoi ne vous séparez-vous pas, puisque vous ne vous entendez plus?… Tu devrais l'envoyer à son frère Maxime, qui m'a écrit, ces jours derniers, pour la demander encore.

Il s'était redressé, pâle et énergique.

—Nous quitter fâchés, ah! non, non, ce serait l'éternel remords, la plaie inguérissable. Si elle doit partir un jour, je veux que nous puissions nous aimer de loin…. Mais pourquoi partir? Nous ne nous plaignons ni l'un ni l'autre.

Félicité sentit qu'elle s'était trop hâtée.

—Sans doute, si cela vous plaît de vous battre, personne n'a rien à y voir…. Seulement, mon pauvre ami, permets-moi, dans ce cas, de te dire que je donne un peu raison à Clotilde. Tu me forces à t'avouer que je l'ai vue tout à l'heure: oui! ça vaut mieux que tu le saches, malgré ma promesse de silence. Eh bien! elle n'est pas heureuse, elle se plaint beaucoup, et tu t'imagines que je l'ai grondée, que je lui ai prêché une entière soumission…. Ça ne m'empêche pas de ne guère te comprendre et de juger que tu fais tout pour ne pas être heureux.

Elle s'était assise, l'avait obligé à s'asseoir dans un coin de la salle, où elle semblait ravie de le tenir seul, à sa merci. Déjà plusieurs fois, elle avait de la sorte voulu le forcer à une explication, qu'il évitait. Bien qu'elle le torturât depuis des années, et qu'il n'ignorât rien d'elle, il restait un fils déférent, il s'était juré de ne jamais sortir de cette attitude obstinée de respect. Aussi, dès qu'elle abordait certains sujets, se réfugiait-il dans un absolu silence.

—Voyons, continua-t-elle, je comprends que tu ne veuilles pas céder à Clotilde; mais à moi?… Si je te suppliais de me faire le sacrifice de ces abominables dossiers, qui sont là, dans l'armoire! Admets un instant que tu meures subitement et que ces papiers tombent entre des mains étrangères: nous sommes tous déshonorés…. Ce n'est pas cela que tu désires, n'est-ce pas? Alors, quel est ton but, pourquoi t'obstines-tu à un jeu si dangereux?… Promets-moi de les brûler.

Il se taisait, il dut finir par répondre: