Alors, ils restèrent un instant face à face, muets et menaçants. La Souleiade, autour d'eux, élargissait son silence nocturne, les ombres légères de ses oliviers, les ténèbres de ses pins et de ses platanes, où chantait la voix attristée de la source; et, sur leur tête, il semblait que le vaste ciel criblé d'étoiles eût pâli d'un frisson, malgré l'aube encore lointaine.
Clotilde leva le bras, comme pour montrer l'infini de ce ciel frissonnant. Mais, d'un geste prompt, Pascal lui avait repris la main, la maintenait dans la sienne, vers la terre. Et il n'y eut d'ailleurs plus un mot prononcé, ils étaient hors d'eux, violents et ennemis. C'était la brouille farouche.
Brusquement, elle retira sa main, elle sauta de côté, comme un animal indomptable et fier qui se cabre; puis, elle galopa, au travers de la nuit, vers la maison. On entendit, sur les cailloux de l'aire, le claquement de ses petites bottines, qui s'assourdit ensuite dans le sable d'une allée. Lui, déjà désolé, la rappela d'une voix pressante. Mais elle n'écoutait pas, ne répondait pas, courait toujours. Saisi de crainte, le coeur serré, il s'élança derrière elle, tourna le coin du bouquet des platanes, juste assez tôt pour la voir rentrer en tempête dans le vestibule. Il s'y engouffra derrière elle, franchit l'escalier, se heurta contre la porte de sa chambre, dont elle poussait violemment les verrous. Et là, il se calma, s'arrêta d'un rude effort, résistant à l'envie de crier, de l'appeler encore, d'enfoncer cette porte pour la ravoir, la convaincre, la garder toute à lui. Un moment, il resta immobile, devant le silence de la chambre, d'où pas un souffle ne sortait. Sans doute, jetée en travers du lit, elle étouffait dans l'oreiller ses cris et ses sanglots. Il se décida enfin à redescendre fermer la porte du vestibule, remonta doucement écouter s'il ne l'entendait pas se plaindre; et le jour naissait, lorsqu'il se coucha, désespéré, étranglé de larmes.
Dès lors, ce fut la guerre sans merci. Pascal se sentit épié, traqué, menacé. Il n'était plus chez lui, il n'avait plus de maison: l'ennemie était là sans cesse, qui le forçait à tout craindre, à tout enfermer. Coup sur coup, deux fioles de la substance nerveuse qu'il fabriquait, furent ramassées en morceaux; et il dut se barricader dans sa chambre, on l'y entendait assourdir le bruit de son pilon, sans qu'il se montrât même aux heures des repas. Il n'emmenait plus Clotilde, les jours de visite, parce qu'elle décourageait les malades, par son attitude d'incrédulité agressive. Seulement, dès qu'il sortait, il n'avait qu'une hâte, celle de rentrer vite, car il tremblait de trouver ses serrures forcées, ses tiroirs saccagés, au retour. Il n'utilisait plus la jeune fille à classer, à recopier ses notes, depuis que plusieurs s'en étaient allées, comme emportées par le vent. Il n'osait même plus l'employer à corriger ses épreuves, ayant constaté qu'elle avait coupé tout un passage dans un article, dont l'idée blessait sa foi catholique. Et elle restait ainsi oisive, rôdant par les pièces, ayant le loisir de vivre à l'affût d'une occasion qui lui livrerait la clef de la grande armoire. Ce devait être son rêve, le plan qu'elle roulait, pendant ses longs silences, les yeux luisants, les mains fiévreuses: avoir la clef, ouvrir, tout prendre, tout détruire, dans un autodafé qui serait agréable à Dieu. Les quelques pages d'un manuscrit, oubliées par lui sur un coin de table, le temps d'aller se laver les mains et passer sa redingote, avaient disparu, ne laissant, au fond de la cheminée, qu'une pincée de cendre. Un soir qu'il s'était attardé près d'un malade, comme il revenait au crépuscule, une terreur folle l'avait pris, dès le faubourg, à la vue d'une grosse fumée noire qui montait en tourbillons, salissant le ciel pâle. N'était-ce pas la Souleiade entière qui flambait, allumée par le feu de joie de ses papiers? Il rentra au pas de course, il ne se rassura qu'en apercevant, dans un champ voisin, un feu de racines qui fumait avec lenteur.
Et quelle affreuse souffrance, ce tourment du savant qui se sent menacé de la sorte dans son intelligence, dans ses travaux! Les découvertes qu'il a faites, les manuscrits qu'il compte laisser, c'est son orgueil, ce sont des êtres, du sang à lui, des enfants, et en les détruisant, en les brûlant, on brûlerait de sa chair. Surtout, dans ce perpétuel guet-apens contre sa pensée, il était torturé par l'idée que, cette ennemie qui était chez lui, installée jusqu'au coeur, il ne pouvait l'en chasser, et qu'il l'aimait quand même. Il demeurait désarmé, sans défense possible, ne voulant point agir, n'ayant d'autre ressource que de veiller avec vigilance. De toute part, l'enveloppement se resserrait, il croyait sentir les petites mains voleuses qui se glissaient au fond de ses poches, il n'avait plus de tranquillité, même les portes closes, craignant qu'on ne le dévalisât par les fentes.
—Mais, malheureuse enfant, cria-t-il un jour, je n'aime que toi au monde, et c'est toi qui me tues!… Tu m'aimes aussi pourtant, tu fais tout cela parce que tu m'aimes, et c'est abominable, et il vaudrait mieux en finir tout de suite, en nous jetant à l'eau avec une pierre au cou!
Elle ne répondait pas, ses yeux braves disaient seuls, ardemment, qu'elle voulait bien mourir sur l'heure, si c'était avec lui.
—Alors, je mourrais cette nuit, subitement, que se passerait-il donc demain?… Tu viderais l'armoire, tu viderais les tiroirs, tu ferais un gros tas de toutes mes oeuvres, et tu les brûlerais? Oui, n'est-ce pas?… Sais-tu que ce serait un véritable meurtre, comme si tu assassinais quelqu'un? Et quelle lâcheté abominable, tuer la pensée!
—Non! dit-elle d'une voix sourde, tuer le mal, l'empêcher de se répandre et de renaître!
Toutes leurs explications les rejetaient à la colère. Il y en eut de terribles. Et, un soir que la vieille madame Rougon était tombée dans une de ces querelles, elle resta seule avec Pascal, après que Clotilde se fut enfuie au fond de sa chambre. Un silence régna. Malgré l'air de navrement qu'elle avait pris, une joie luisait au fond de ses yeux étincelants.