Brusquement, Clotilde se redressa, voulant réfléchir. Elle avait serré ses bras nus sur sa gorge nue. Tout le sang de ses veines était monté à sa peau, en un flot de pudeur empourpré. Et elle se mit à fuir, dans le divin élancement de sa taille mince.

—Maître, maître, laisse-moi…. Je verrai….

D'une légèreté de vierge inquiète, elle s'était, comme autrefois déjà, réfugiée au fond de sa chambre. Il l'entendit fermer vivement la porte, à double tour. Il restait seul, il se demanda, pris tout à coup d'un découragement et d'une tristesse immenses, s'il avait eu raison de tout dire, si la vérité germerait dans cette chère créature adorée, et y grandirait un jour, en une moisson de bonheur.

VI

Des jours s'écoulèrent. Octobre fut d'abord splendide, un automne ardent, une chaude passion d'été dans une maturité large, sans un nuage au ciel; puis, le temps se gâta, des vents terribles soufflèrent, un dernier orage ravina les pentes. Et, dans la maison morne, à la Souleiade, l'approche de l'hiver semblait avoir mis une infinie tristesse.

C'était un enfer nouveau. Entre Pascal et Clotilde, il n'y avait plus de querelles vives. Les portes ne battaient plus, des éclats de voix ne forçaient plus Martine à monter toutes les heures. A peine se parlaient-ils, maintenant; et pas un mot n'avait été prononcé sur la scène de la nuit. Lui, par un scrupule inexpliqué, une pudeur singulière, dont il ne se rendait pas compte, ne voulait pas reprendre l'entretien, exiger la réponse attendue, une parole de foi en lui et de soumission. Elle, après le grand choc moral qui la transformait toute, réfléchissait encore, hésitait, luttait, écartant la solution pour ne pas se donner, dans son instinctive révolte. Et le malentendu s'aggravait, au milieu du grand silence désolé de la misérable maison, où il n'y avait plus de bonheur.

Ce fut, pour Pascal, une des époques où il souffrit affreusement, sans se plaindre. Cette paix apparente ne le rassurait pas, au contraire. Il était tombé à une lourde méfiance, s'imaginant que les guet-apens continuaient et que, si l'on avait l'air de le laisser tranquille, c'était afin de tramer dans l'ombre les plus noirs complots. Ses inquiétudes avaient même grandi, il s'attendait chaque jour à une catastrophe, ses papiers engloutis au fond d'un brusque abîme qui se creuserait, toute la Souleiade rasée, emportée, volant en miettes. La persécution contre sa pensée, contre sa vie morale et intellectuelle, en se dissimulant ainsi, devenait énervante, intolérable, à ce point qu'il se couchait, le soir, avec la fièvre. Souvent, il tressaillait, se retournait vivement, croyant qu'il allait surprendre l'ennemi derrière son dos, à l'oeuvre pour quelque traîtrise; et il n'y avait personne, rien que son propre frisson, dans l'ombre. D'autres fois, pris d'un soupçon, il restait aux aguets pendant des heures, caché derrière ses persiennes, ou encore embusqué au fond d'un couloir; mais pas une âme ne bougeait, il n'entendait que les violents battements de ses tempes. Il en demeurait éperdu, ne se mettait plus au lit sans avoir visité chaque pièce, ne dormait plus, réveillé au moindre bruit, haletant, prêt à se défendre.

Et ce qui augmentait la souffrance de Pascal, c'était cette idée constante, grandissante, que la blessure lui était faite par la seule créature qu'il aimât au monde, cette Clotilde adorée, qu'il regardait croître en beauté et en charme depuis vingt ans, dont la vie jusque-là s'était épanouie comme une floraison, parfumant la sienne. Elle, mon Dieu! qui emplissait son coeur d'une tendresse totale, qu'il n'avait jamais analysée! elle qui était devenue sa joie, son courage, son espérance, toute une jeunesse nouvelle où il se sentait revivre! Quand elle passait, avec son cou délicat, si rond, si frais, il était rafraîchi, baigné de santé et d'allégresse, ainsi qu'à un retour du printemps. Son existence entière, d'ailleurs, expliquait cette possession, l'envahissement de son être par cette enfant qui était entrée dans son affection petite encore, puis qui, en grandissant, avait peu à peu pris toute la place. Depuis son installation définitive à Plassans, il menait une existence de bénédictin, cloîtré dans ses livres, loin des femmes. On ne lui avait connu que sa passion pour cette dame qui était morte, et dont il n'avait jamais baisé le bout des doigts. Sans doute, il faisait parfois des voyages à Marseille, découchait; mais c'étaient de brusques échappées, avec les premières venues, sans lendemain. Il n'avait point vécu, il gardait en lui toute une réserve de virilité, dont le flot grondait à cette heure, sous la menace de la vieillesse prochaine. Et il se serait passionné pour une bête, pour le chien ramassé dehors, qui lui aurait léché les mains; et c'était cette Clotilde qu'il avait aimée, cette petite fille, tout d'un coup femme désirable, qui le possédait maintenant et qui le torturait, à être ainsi son ennemie.

Pascal, si gai, si bon, devint alors d'une humeur noire et d'une dureté insupportables. Il se fâchait au moindre mot, bousculait Martine étonnée, qui levait sur lui des yeux soumis d'animal battu. Du matin au soir, il promenait sa détresse, par la maison navrée, la face si mauvaise, qu'on n'osait lui adresser la parole. Il n'emmenait jamais plus Clotilde, sortait seul pour ses visites. Et ce fut de la sorte qu'il revint, une après-midi, bouleversé par un accident, ayant sur sa conscience de médecin aventureux la mort d'un homme. Il était allé piquer Lafouasse, le cabaretier, dont l'ataxie avait fait brusquement de tels progrès, qu'il le jugeait perdu. Mais il s'entêtait à lutter quand même, il continuait la médication; et le malheur avait voulu, ce jour-là, que la petite seringue ramassât, au fond de la fiole, une parcelle impure échappée au filtre. Justement, un peu de sang avait paru, il venait, pour comble de malechance, de piquer dans une veine. Il s'était inquiété tout de suite, en voyant le cabaretier pâlir, suffoquer, suer à grosses gouttes froides. Puis, il avait compris, lorsque la mort s'était produite en coup de foudre, les lèvres bleues, le visage noir. C'était une embolie, il ne pouvait accuser que l'insuffisance de ses préparations, toute sa méthode encore barbare. Sans doute Lafouasse était perdu, il n'aurait peut-être pas vécu six mois, au milieu d'atroces souffrances; mais la brutalité du fait n'en était pas moins là, cette mort affreuse; et quel regret désespéré, quel ébranlement dans sa foi, quelle colère contre la science impuissante et assassine! Il était rentré livide, il n'avait reparu que le lendemain, après être resté seize heures enfermé dans sa chambre, jeté tout vêtu en travers de son lit, sans un souffle.

Ce jour-là, l'après-midi, Clotilde, qui cousait près de lui, dans la salle, se hasarda à rompre le lourd silence. Elle avait levé les yeux; elle le regardait s'énerver à feuilleter un livre, cherchant un renseignement qu'il ne trouvait point.