Il bégaya, il la chassa du geste.

—Va-t'en! va-t'en!… Je ne veux pas que tu restes près de moi! je ne veux pas que des ennemis restent près de moi! je ne veux pas qu'on reste près de moi, à me rendre fou!

Elle s'était levée, très pâle. Elle s'en alla toute droite, sans se retourner, en emportant son ouvrage.

Pendant le mois qui suivit, Pascal essaya de se réfugier dans un travail acharné de toutes les heures. Il s'entêtait maintenant les journées entières, seul dans la salle, et il passait même les nuits, à reprendre d'anciens documents, à refondre tous ses travaux sur l'hérédité. On aurait dit qu'une rage l'avait saisi de se convaincre de la légitimité de ses espoirs, de forcer la science à lui donner la certitude que l'humanité pouvait être refaite, saine enfin et supérieure. Il ne sortait plus, abandonnait ses malades, vivait dans ses papiers, sans air, sans exercice. Et, au bout d'un mois de ce surmenage, qui le brisait sans apaiser ses tourments domestiques, il tomba à un tel épuisement nerveux, que la maladie, depuis quelque temps en germe, se déclara avec une violence inquiétante.

Pascal, à présent, lorsqu'il se levait, le matin, se sentait anéanti de fatigue, plus appesanti et plus las qu'il n'était la veille, en se couchant. C'était ainsi une continuelle détresse de tout son être, les jambes molles après cinq minutes de marche, le corps broyé au moindre effort, ne pouvant faire un mouvement, sans qu'il y eût au bout l'angoisse d'une souffrance. Parfois, le sol lui semblait avoir une brusque oscillation sous ses pieds. Des bourdonnements continus l'étourdissaient, des éblouissements lui faisaient fermer les paupières, comme sous la menace d'une grêle d'étincelles. Il était pris d'une horreur du vin, ne mangeait guère, digérait mal. Puis, dans l'apathie de cette paresse croissante, éclataient des emportements soudains, des folies d'inutile activité. L'équilibre se trouvait rompu, sa faiblesse irritable se jetait aux extrêmes, sans raison aucune. Pour la plus légère émotion, des larmes lui emplissaient les yeux. Il avait fini par s'enfermer, dans des crises de désespérance telles, qu'il pleurait à gros sanglots, pendant des heures, en dehors de tout chagrin immédiat, écrasé sous la seule et immense tristesse des choses.

Mais son mal redoubla, surtout, après un de ses voyages à Marseille, une de ces fugues de vieux garçon qu'il faisait parfois. Peut-être avait-il espéré une distraction violente, un soulagement, dans une débauche. Il ne resta que deux jours, il revint comme foudroyé, frappé de déchéance, avec la face hantée d'un homme qui a perdu sa virilité d'homme. C'était une honte inavouable, une peur que l'enragement des tentatives avait changée en certitude, et qui allait augmenter sa sauvagerie d'amant timide. Jamais il n'avait donné à cette chose une importance. Il en fut désormais possédé, bouleversé, éperdu de misère, jusqu'à songer au suicide. Il avait beau se dire que cela était passager sans doute, qu'une cause morbide devait être au fond: le sentiment de son impuissance ne l'en déprimait pas moins; et il était, devant les femmes, comme les garçons trop jeunes que le désir fait bégayer.

Vers la première semaine de décembre, Pascal fut pris de névralgies intolérables. Des craquements dans les os du crâne lui faisaient croire, à chaque instant, que sa tête allait se fendre. Avertie, la vieille madame Rougon se décida, un jour, à venir prendre des nouvelles de son fils. Mais elle fila dans la cuisine, voulant causer avec Martine d'abord. Celle-ci, l'air effaré et désolé, lui conta que monsieur devenait fou, sûrement; et elle dit ses allures singulières, les piétinements continus dans sa chambre, tous les tiroirs fermés à clef, les rondes qu'il faisait du haut en bas de la maison, jusqu'à des deux heures du matin. Elle en avait les larmes aux yeux, elle finit par hasarder l'opinion qu'un diable était entré peut-être dans le corps de monsieur, et qu'on ferait bien d'avertir le curé de Saint-Saturnin.

—Un homme si bon, répétait-elle, et pour lequel on se laisserait couper en quatre! Est-ce malheureux qu'on ne puisse le mener à l'église, ce qui le guérirait tout de suite, certainement!

Mais Clotilde, qui avait entendu la voix de sa grand'mère Félicité, entra. Elle aussi errait par les pièces vides, vivait le plus souvent dans le salon abandonné du rez-de-chaussée. Du reste, elle ne parla pas, écouta simplement, de son air de réflexion et d'attente.

—Ah! c'est toi, mignonne. Bonjour!… Martine me raconte que Pascal a un diable qui lui est entré dans le corps. C'est bien mon opinion aussi; seulement, ce diable-là s'appelle l'orgueil. Il croit qu'il sait tout, il est à la fois le pape et l'empereur, et naturellement, lorsqu'on ne dit pas comme lui, ça l'exaspère.