Le surlendemain, la scène recommença. Clotilde n'avait rien fait, et Pascal, cette fois, se montra violent. Il souffrait trop, il avait des crises de détresse, dès qu'elle n'était plus là, pour le calmer par sa fraîcheur souriante. Et il exigea, avec des mots rudes, qu'elle se conduisit en fille sérieuse, qu'elle ne s'amusât pas davantage d'un homme honorable et qui l'aimait.
—Que diable! puisque la chose doit se faire, finissons-en! Je te préviens que je vais envoyer un mot à Ramond et qu'il sera ici demain, à trois heures.
Elle l'avait écouté, les yeux à terre, muette. Ni l'un ni l'autre ne semblaient vouloir aborder la question de savoir si le mariage était bien résolu; et ils parlaient de cette idée qu'il y avait là une décision antérieure, absolument prise. Quand il lui vit relever la tête, il trembla, car il avait senti passer un souffle, il la crut sur le point de dire qu'elle s'était interrogée et qu'elle se refusait à ce mariage. Que serait-il devenu, qu'aurait-il fait, mon Dieu! Déjà, il était envahi d'une immense joie et d'une épouvante folle. Mais elle le regardait, avec ce sourire discret et attendri qui ne quittait plus ses lèvres, et elle répondit d'un air d'obéissance:
—Comme il te plaira, maître. Fais-lui dire d'être ici demain, à trois heures.
La nuit fut si abominable pour Pascal, qu'il se leva tard, en prétextant que ses migraines l'avaient repris. Il n'éprouvait de soulagement que sous l'eau glacée de la douche. Puis, vers dix heures, il sortit, il parla d'aller lui-même chez Ramond. Mais cette sortie avait un autre but: il connaissait, chez une revendeuse de Plassans, tout un corsage en vieux point d'Alençon, une merveille qui dormait là, dans l'attente d'une folie généreuse d'amant; et l'idée lui était venue, au milieu de ses tortures de la nuit, d'en faire cadeau à Clotilde, qui en garnirait sa robe de noces. Cette idée amère de la parer lui-même, de la faire très belle et toute blanche pour le don de son corps, attendrissait son coeur, épuisé de sacrifice. Elle connaissait le corsage, elle l'avait admiré un jour avec lui, émerveillée, ne le souhaitant que pour le mettre, à Saint-Saturnin, sur les épaules de la Vierge, une antique Vierge de bois, adorée des fidèles. La revendeuse le lui livra dans un petit carton, qu'il put dissimuler et qu'il cacha, en rentrant, au fond de son secrétaire.
A trois heures, le docteur Ramond, s'étant présenté, trouva dans la salle Pascal et Clotilde, qui l'avaient attendu, fiévreux et trop gais, en évitant d'ailleurs de reparler entre eux de sa visite. Il y eut des rires, tout un accueil d'une cordialité exagérée.
—Mais vous voilà complètement remis, maître! dit le jeune homme. Jamais vous n'avez eu l'air si solide.
Pascal hocha la tête.
—Oh! oh! solide, peut-être! seulement, le coeur n'y est plus.
Cet aveu involontaire arracha un mouvement à Clotilde, qui les regarda, comme si, par la force même des circonstances, elle les eût comparés l'un à l'autre. Ramond avait sa tête souriante et superbe de beau médecin adoré des femmes, sa barbe et ses cheveux noirs, puissamment plantés, tout l'éclat de sa virile jeunesse. Et Pascal, lui, sous ses cheveux blancs, avec sa barbe blanche, cette toison de neige, si touffue encore, gardait la beauté tragique des six mois de tortures qu'il venait de traverser. Sa face douloureuse avait un peu vieilli, il ne conservait que ses grands yeux restés enfants, des yeux bruns, vifs et limpides. Mais, à ce moment, chacun de ses traits exprimait une telle douceur, une bonté si exaltée, que Clotilde finit par arrêter son regard sur lui, avec une profonde tendresse. Il y eut un silence, un petit frisson qui passa dans les coeurs.