Un frisson le secouait, il ne luttait déjà plus, emporté dans l'éternel désir, à étreindre, à respirer en elle toute la délicatesse et tout le parfum de la femme en fleur.

—Prends-moi donc, puisque je me donne!

Ce ne fut pas une chute, la vie glorieuse les soulevait, ils s'appartinrent au milieu d'une allégresse. La grande chambre complice, avec son antique mobilier, s'en trouva comme emplie de lumière. Et il n'y avait plus ni peur, ni souffrances, ni scrupules: ils étaient libres, elle se donnait en le sachant, en le voulant, et il acceptait le don souverain de son corps, ainsi qu'un bien inestimable que la force de son amour avait gagné. Le lieu, le temps, les âges avaient disparu. Il ne restait que l'immortelle nature, la passion qui possède et qui crée, le bonheur qui veut être. Elle, éblouie et délicieuse, n'eut que le doux cri de sa virginité perdue; et lui, dans un sanglot de ravissement, l'étreignait toute, la remerciait, sans qu'elle pût comprendre, d'avoir refait de lui un homme.

Pascal et Clotilde restèrent aux bras l'un de l'autre, noyés d'une extase, divinement joyeux et triomphants. L'air de la nuit était suave, le silence avait un calme attendri. Des heures, des heures coulèrent, dans cette félicité à goûter leur joie. Tout de suite, elle avait murmuré à son oreille, d'une voix de caresse, des paroles lentes, infinies:

—Maître, oh! maître, maître….

Et ce mot, qu'elle disait d'habitude, autrefois, prenait à cette heure une signification profonde, s'élargissait et se prolongeait, comme s'il eut exprimé tout le don de son être. Elle le répétait avec une ferveur reconnaissante, en femme qui comprenait et qui se soumettait. N'était-ce pas la mystique vaincue, la réalité consentie, la vie glorifiée, avec l'amour enfin connu et satisfait?

—Maître, maître, cela vient de loin, il faut que je le dise et me confesse…. C'est vrai que j'allais à l'église pour être heureuse. Le malheur était que je ne pouvais pas croire: je voulais trop comprendre, leurs dogmes révoltaient ma raison, leur paradis me semblait une puérilité invraisemblable…. Cependant, je croyais que le monde ne s'arrête pas à la sensation, qu'il y a tout un monde inconnu dont il faut tenir compte; et cela, maître, je le crois encore, c'est l'idée de l'au delà, que le bonheur même, enfin trouvé à ton cou, n'effacera pas…. Mais ce besoin du bonheur, ce besoin d'être heureuse tout de suite, d'avoir une certitude, comme j'en ai souffert! Si j'allais à l'église, c'était qu'il me manquait quelque chose et que je le cherchais. Mon angoisse était faite de cette irrésistible envie de combler mon désir…. Tu te souviens de ce que tu appelais mon éternelle soif d'illusion et de mensonge. Une nuit, sur l'aire, par un grand ciel étoilé, tu te souviens? J'avais l'horreur de ta science, je m'irritais contre les ruines dont elle sème le sol, je détournais les yeux des plaies effroyables qu'elle découvre. Et je voulais, maître, t'emmener dans une solitude, tous les deux ignorés, loin du monde, pour vivre en Dieu…. Ah! quel tourment, d'avoir soif, et de se débattre, et de n'être point contentée!

Doucement, sans une parole, il la baisa sur les deux yeux.

—Puis, maître, tu te souviens encore, continua-t-elle de sa voix légère comme un souffle, ce fut le grand choc moral, par la nuit d'orage, lorsque tu me donnas cette terrible leçon de vie, en vidant tes dossiers devant moi. Tu me l'avais dit déjà: «Connais la vie, aime-la, vis-la telle qu'elle doit être vécue». Mais quel effroyable et vaste fleuve, roulant tout à une mer humaine, qu'il grossit sans cesse pour l'avenir inconnu!… Et, vois-tu, maître, le sourd travail, en moi, est parti de là. C'est de là qu'est née, en mon coeur et en ma chair, la force amère de la réalité. D'abord, je suis restée comme anéantie, tant le coup était rude. Je ne me retrouvais pas, je gardais le silence, parce que je n'avais rien de net à dire. Ensuite, peu à peu, l'évolution s'est produite, j'ai eu des révoltes dernières, pour ne pas avouer ma défaite…. Cependant, chaque jour davantage, la vérité se faisait en moi, je sentais bien que tu étais mon maître, qu'il n'y avait pas de bonheur en dehors de toi, de ta science et de ta bonté. Tu étais la vie elle-même, tolérante et large, disant tout, acceptant tout, dans l'unique amour de la santé et de l'effort, croyant à l'oeuvre du monde, mettant le sens de la destinée dans ce labeur que nous accomplissons tous avec passion, en nous acharnant à vivre, à aimer, à refaire de la vie, et de la vie encore, malgré nos abominations et nos misères…. Oh! vivre, vivre, c'est la grande besogne, c'est l'oeuvre continuée, achevée sans doute un soir!

Silencieux, il souriait, il la baisa sur la bouche.