—Et, maître, si je t'ai toujours aimé, du plus loin de ma jeunesse, c'est, je crois bien, la nuit terrible, que tu m'as marquée et faite tienne…. Tu te rappelles de quelle étreinte violente tu m'avais étouffée. Il m'en restait une meurtrissure, des gouttes de sang à l'épaule. J'étais à demi nue, ton corps était comme entré dans le mien. Nous nous sommes battus, tu as été le plus fort, j'en ai conservé le besoin d'un soutien. D'abord, je me suis crue humiliée; puis, j'ai vu que ce n'était qu'une soumission infiniment douce…. Toujours je te sentais en moi. Ton geste, à distance, me faisait tressaillir, car il me semblait qu'il m'avait effleurée. J'aurais voulu que ton étreinte me reprit, m'écrasât jusqu'à me fondre en toi, à jamais. Et j'étais avertie, je devinais que ton désir était le même, que la violence qui m'avait faite tienne t'avait fait mien, que tu luttais pour ne pas me saisir, au passage, et me garder…. Déjà, en te soignant, quand tu as été malade, je me suis contentée un peu. C'est à partir de ce moment que j'ai compris. Je ne suis plus allée à l'église, je commençais à être heureuse près de toi, tu devenais la certitude…. Rappelle-toi, je t'avais crié, sur l'aire, qu'il manquait quelque chose, dans notre tendresse. Elle était vide, et j'avais le besoin de l'emplir. Que pouvait-il nous manquer, si ce n'était Dieu, la raison d'être du monde? Et c'était la divinité en effet, l'entière possession, l'acte d'amour et de vie.
Elle n'avait plus que des balbutiements, il riait de leur victoire; et ils se reprirent. La nuit entière fut une béatitude, dans la chambre heureuse, embaumée de jeunesse et de passion. Quand le petit jour parut, ils ouvrirent toutes grandes les fenêtres pour que le printemps entrât. Le soleil fécondant d'avril se levait dans un ciel immense, d'une pureté sans tache, et la terre, soulevée par le frisson des germes, chantait gaiement les noces.
VIII
Alors, ce fut la possession heureuse, l'idylle heureuse. Clotilde était le renouveau qui arrivait à Pascal sur le tard, au déclin de l'âge. Elle lui apportait du soleil et des fleurs, plein sa robe d'amante; et, cette jeunesse, elle la lui donnait après les trente années de son dur travail, lorsqu'il était las déjà, et pâlissant, d'être descendu dans l'épouvante des plaies humaines. Il renaissait sous ses grands yeux clairs, au souffle pur de son haleine. C'était encore la foi en la vie, en la santé, en la force, à l'éternel recommencement.
Ce premier matin, après la nuit des noces; Clotilde sortit la première de la chambre, seulement vers dix heures. Au milieu de la salle de travail, tout de suite elle aperçut Martine, plantée sur les jambes, d'un air effaré. La veille, le docteur, en suivant la jeune fille, avait laissé sa porte ouverte; et la servante, entrée librement, venait de constater que le lit n'était pas même défait. Puis, elle avait eu la surprise d'entendre un bruit de voix sortir de l'autre chambre. Sa stupeur était telle, qu'elle en devenait plaisante.
Et Clotilde, égayée, dans un rayonnement de bonheur, dans un élan d'allégresse extraordinaire, qui emportait tout, se jeta vers elle, lui cria:
—Martine, je ne pars pas!… Maître et moi, nous nous sommes mariés.
Sous le coup, la vieille servante chancela. Un déchirement, une douleur affreuse blêmit sa pauvre face usée, d'un renoncement de nonne, dans la blancheur de sa coiffe. Elle ne prononça pas un mot, elle tourna sur les talons, descendit, alla s'abattre au fond de la cuisine, les coudes sur sa table à hacher, où elle sanglota entre ses mains jointes.
Clotilde, inquiète, désolée, l'avait suivie. Et elle tâchait de comprendre et de la consoler.
—Voyons, es-tu bête! qu'est-ce qu'il te prend?… Maître et moi, nous t'aimerons tout de même, nous te garderons toujours…. Ce n'est pas parce que nous sommes mariés que tu seras malheureuse. Au contraire, la maison va être gaie maintenant, du matin au soir.