Il sortait de derrière chaque tronc d'arbre, il apparaissait au-dessus de chaque touffe de ronces. Comme les ramiers des grands ormes, il devait avoir son logis aux environs, entre deux branches. La Chevrote lui était un prétexte à vivre là, penché au-dessus du courant, où il avait l'air de suivre le vol des nuages. Un jour, elle le vit parmi les ruines du moulin, debout sur la charpente d'un hangar éventré, heureux d'être ainsi monté un peu, dans son regret de ne pouvoir voler jusqu'à son épaule. Un autre jour, elle étouffa un léger cri, en l'apercevant plus haut qu'elle, entre deux fenêtres de la cathédrale, sur la terrasse des chapelles du chœur. Comment avait-il pu atteindre cette galerie, fermée d'une porte dont le bedeau gardait la clef?...
Comment, d'autres fois, le retrouva-t-elle en plein ciel, parmi les arcs-boutants de la nef et les pinacles des contreforts? De ces hauteurs, il plongeait au fond de sa chambre, ainsi que les hirondelles volant à la pointe des clochetons. Jamais elle n'avait eu l'idée de se cacher. Et, dès lors, elle se barricada, et un trouble la prenait, grandissant, à se sentir envahie, à être toujours deux. Si elle n'avait pas de hâte, pourquoi donc son cœur battait-il si fort, comme le bourdon du clocher en plein branle des grandes fêtes?
Trois jours se passèrent, sans qu'Angélique se montrât, effrayée de l'audace croissante de Félicien. Elle se jurait de ne plus le revoir, elle s'excitait à le détester. Mais il lui avait donné de sa fièvre, elle ne pouvait rester en place, tous les prétextes lui étaient bons à lâcher la chasuble qu'elle brodait.
Aussi, ayant appris que la mère Gabet gardait le lit, dans le plus profond dénuement, alla-t-elle la visiter chaque matin.
C'était rue des Orfèvres même, à trois portes. Elle arrivait avec du bouillon, du sucre, elle redescendait acheter des médicaments, chez le pharmacien de la Grand-Rue. Et, un jour qu'elle remontait, portant des paquets et des fioles, elle eut le saisissement de trouver Félicien au chevet de la vieille femme malade. Il devint très rouge, il s'esquiva gauchement. Le jour suivant, comme elle partait, il se présenta de nouveau, elle lui laissa la place, mécontente. Voulait-il donc l'empêcher de voir ses pauvres? Justement, elle était prise d'une de ces crises de charité qui lui faisaient se donner toute, pour combler ceux qui n'avaient rien. Son être se fondait de fraternité pitoyable, à l'idée de la souffrance. Elle courait chez le père Mascart, un aveugle paralytique de la rue Basse, à qui elle faisait manger elle-même l'assiettée de soupe qu'elle lui apportait; chez les Chouteau, l'homme et la femme, deux vieux de quatre-vingt-dix ans, qui occupaient une cave de la rue Magloire, où elle avait emménagé d'anciens meubles, pris dans le grenier des Hubert; chez d'autres, d'autres encore, chez tous les misérables du quartier, qu'elle entretenait en cachette des choses traînant autour d'elle, heureuse de les surprendre et de les voir rayonner, pour quelque reste de la veille. Et voilà que, chez tous, désormais, elle rencontrait Félicien! Jamais elle ne l'avait tant vu, elle qui évitait de se mettre à la fenêtre, de crainte de le revoir. Son trouble grandissait, elle se croyait très en colère.
Dans cette aventure, le pis, vraiment, fut qu'Angélique bientôt désespéra de sa charité. Ce garçon lui gâtait la joie d'être bonne. Auparavant, il avait peut-être d'autres pauvres, mais pas ceux-là, car il ne les visitait point; et il avait dû la guetter, monter derrière elle, pour les connaître et les lui prendre ainsi, l'un après l'autre. Maintenant, chaque fois qu'elle arrivait chez les Chouteau, avec un petit panier de provisions, il y avait des pièces blanches sur la table. Un jour qu'elle courait porter dix sous, ses économies de toute la semaine, au père Mascart, qui pleurait sans cesse misère pour son tabac, elle le trouva riche d'une pièce de vingt francs, luisante comme un soleil. Même, un soir qu'elle rendait visite à la mère Gabet, celle-ci la pria de descendre lui changer un billet de banque. Et quel crève-cœur de constater son impuissance, elle qui manquait d'argent, lorsque lui, si aisément, vidait sa bourse! Certes, elle était heureuse de l'aubaine, pour ses pauvres; mais elle n'avait plus de bonheur à donner, triste de donner si peu, lorsqu'un autre donnait tant. Le maladroit, ne comprenant pas, croyant la conquérir, cédait à un besoin de largesses attendri, lui tuait ses aumônes. Sans compter qu'elle devait subir ses éloges, chez tous les misérables: un jeune homme si bon, si doux, si bien élevé! Ils ne parlaient plus que de lui, ils étalaient ses dons comme pour mépriser les siens.
Malgré son serment de l'oublier, elle les questionnait sur son compte: qu'avait-il laissé, qu'avait-il dit? et il était beau, n'est-ce pas? et tendre, et timide! Peut-être osait-il parler d'elle? Ah! bien sûr, il en parlait toujours! Alors, elle l'exécrait décidément, car elle finissait par en avoir trop lourd sur le cœur.
Enfin, les choses ne pouvaient continuer de la sorte; et, un soir de mai, par un crépuscule souriant, la catastrophe éclata.
C'était chez les Lemballeuse, la nichée de pauvresses qui se terraient dans les décombres du vieux moulin. Il n'y avait là que des femmes, la mère Lemballeuse, une vieille couturée de rides, Tiennette, la fille aînée, une grande sauvagesse de vingt ans, ses deux petites sœurs, Rose et Jeanne, les yeux hardis déjà, sous leur tignasse rousse. Toutes quatre mendiaient par les routes, le long des fossés, rentraient à la nuit, les pieds cassés de fatigue, dans leurs savates que rattachaient des ficelles. Et, justement, ce soir-là, Tiennette, ayant achevé de laisser les siennes parmi les cailloux, était revenue blessée, les chevilles en sang. Assise devant leur porte, au milieu des hautes herbes du Clos-Marie, elle s'arrachait de la chair des épines, tandis que la mère et les deux petites, autour d'elle, se lamentaient.
À ce moment, Angélique arriva, cachant sous son tablier le pain qu'elle leur donnait chaque semaine. Elle s'était échappée par la petite porte du jardin, et l'avait laissée ouverte derrière elle, car elle comptait rentrer en courant. Mais la vue de toute la famille en larmes l'arrêta.