Hubert, parfois, la grondait.
—Tu travailles trop, je te trouve un peu pâle.... Est-ce que tu dors bien au moins?
—Oh! père, comme une souche! Jamais je ne me suis mieux portée! Mais Hubertine, à son tour, s'inquiétait, parlait de prendre des distractions.
—Si tu veux, nous fermons les portes, nous faisons tous les trois un voyage à Paris.
—Ah! par exemple! Et les commandes, mère?... Quand je vous dis que c'est ma santé, de travailler beaucoup! Au fond, Angélique, simplement, attendait un miracle, quelque manifestation de l'invisible, qui la donnerait à Félicien.
Outre qu'elle avait promis de ne rien tenter, à quoi bon agir, puisque l'au-delà, toujours, agissait pour elle? Aussi, dans son inertie volontaire, tout en feignant l'indifférence, avait-elle continuellement l'oreille aux aguets, écoutant les voix, ce qui frissonnait à son entour, les petits bruits familiers de ce milieu où elle vivait et qui allait la secourir. Quelque chose devait se produire, forcément. Penchée sur son métier, la fenêtre ouverte, elle ne perdait pas un frémissement des arbres, pas un murmure de la Chevrotte. Les moindres soupirs de la cathédrale lui parvenaient, décuplés par l'attention: elle entendait jusqu'aux pantoufles du bedeau éteignant les cierges. De nouveau, à ses côtés, elle sentait le frôlement d'ailes mystérieuses, elle se savait assistée de l'inconnu; et il lui arrivait de se tourner soudain, en croyant qu'une ombre lui avait balbutié à l'oreille un moyen de victoire.
Mais les jours passaient, rien ne venait encore.
La nuit, pour ne pas manquer à son serment, Angélique évita d'abord de se mettre au balcon, dans la crainte de rejoindre Félicien, si elle l'apercevait en bas. Elle attendait, du fond de sa chambre. Puis, comme les feuilles elles-mêmes ne bougeaient point, endormies, elle se risqua, elle recommença à interroger les ténèbres. D'où le miracle allait-il se produire? Sans doute, du jardin de l'Évêché, une main flambante qui lui ferait signe de venir. Peut-être de la cathédrale, où les orgues gronderaient et l'appelleraient à l'autel. Rien ne l'aurait surprise, ni les colombes de la Légende apportant des paroles de bénédiction, ni l'intervention des saintes entrant par les murs lui annoncer que Monseigneur voulait la connaître. Et elle n'avait qu'un étonnement, qui grandissait chaque soir: la lenteur du prodige à s'opérer. Ainsi que les jours, les nuits succédaient aux nuits, sans que rien, rien encore se montrât.
Après la seconde semaine, ce qui étonna plus encore Angélique, ce fut de n'avoir pas revu Félicien. Elle avait bien pris l'engagement de ne rien tenter pour se rapprocher de lui: mais, sans le dire, elle comptait que, lui, ferait tout pour se rapprocher d'elle; et le Clos-Marie restait vide, il n'en traversait même plus les herbes folles. Pas une fois, en quinze jours, aux heures de nuit, elle n'avait aperçu son ombre. Cela n'ébranlait pas sa foi: s'il ne venait point, c'était qu'il s'occupait de leur bonheur. Pourtant, sa surprise augmentait, mêlée à un commencement d'inquiétude.
Un soir enfin, le dîner fut triste chez les brodeurs, et comme Hubert sortait, sous le prétexte d'une course pressée, Hubertine demeura seule avec Angélique, dans la cuisine. Longuement, elle la regardait, les yeux mouillés, émue de son beau courage.