Toute espérance humaine était morte, elle en revenait à l'idée d'un prodige. Il s'en produirait sûrement un, si Dieu la voulait heureuse. Elle n'avait qu'à s'abandonner entre ses mains, elle se croyait punie, par cette nouvelle épreuve, de ce qu'elle avait essayé de forcer sa volonté, en importunant Monseigneur.
Sans la grâce, la créature était débile, incapable de victoire.
Son besoin de la grâce la rendait à l'humilité, à la seule espérance du secours de l'invisible, n'agissant plus, laissant agir les forces mystérieuses, épandues à son entour. Elle recommença, chaque soir, sous la lampe, à relire son antique exemplaire de La Légende dorée; et elle en sortait ravie, comme dans la naïveté de son enfance; et elle ne mettait en doute aucun miracle, convaincue que la puissance de l'inconnu est sans bornes pour le triomphe des âmes pures.
Justement, le tapissier de la cathédrale était venu demander aux Hubert un panneau de très riche broderie, pour le siège épiscopal de Monseigneur. Ce panneau, large d'un mètre cinquante, haut de trois, devait s'encadrer dans la boiserie du fond, et représentait deux anges de grandeur naturelle, tenant une couronne, sous laquelle se trouvaient les armoiries des Hautecœur. Il nécessitait de la broderie en bas-relief, travail qui demande beaucoup d'art et une grande dépense de force physique. Les Hubert, d'abord, avaient refusé, de crainte de fatiguer Angélique, surtout de l'attrister, à broder ces armoiries, où, fil à fil, pendant des semaines, elle revivrait ses souvenirs. Mais elle s'était fâchée pour retenir la commande, elle se remettait chaque matin à la besogne, avec une énergie extraordinaire. Il semblait qu'elle était heureuse de se lasser, qu'elle avait le besoin de briser son corps, voulant être calme.
Et la vie continuait, dans l'antique atelier, toujours pareille et régulière, comme si les cœurs, un moment, n'y avaient pas battu plus vite. Tandis qu'Hubert s'affairait aux métiers, dessinait, tendait et détendait, Hubertine aidait Angélique, toutes les deux les doigts meurtris, quand venait le soir. Pour les anges et pour les ornements, il avait fallu diviser chaque sujet en plusieurs parties, qu'on traitait à part. Angélique, afin d'exprimer les grandes saillies, conduisait, avec une broche, de gros fils écrus, qu'elle recouvrait, en sens contraire, de fil de Bretagne; et, au fur et à mesure, usant du menne-lourd ainsi que d'un ébauchoir, elle modelait ces fils, fouillait les draperies des anges, détachait les détails des ornements. Il y avait là un vrai travail de sculpture. Ensuite, quand la forme était obtenue, Hubertine et elle jetaient des fils d'or, qu'elles cousaient à points d'osier. C'était tout un bas-relief d'or, d'une douceur et d'un éclat incomparables, rayonnant comme un soleil, au milieu de la pièce enfumée. Les vieux outils s'alignaient dans leur ordre séculaire, les emporte pièce, les poinçons, les maillets, les marteaux; sur les métiers, trottaient le bourriquet et le pâté, les dés et les aiguilles; et, au fond des coins où ils achevaient de se rouiller, le diligent, le roue ta main, le dévidoir avec ses tourrettes, paraissaient dormir, assoupis dans la grande paix qui entrait par les fenêtres ouvertes.
Des jours s'écoulèrent, Angélique cassait des aiguilles du matin au soir, tellement il était dur de coudre l'or, à travers l'épaisseur des fils cirés. On l'aurait dite absorbée toute par cette rude besogne, le corps et l'esprit, au point de ne plus penser. Dès neuf heures, elle tombait de fatigue, se couchait, dormait d'un sommeil de plomb. Quand le travail lui laissait la tête libre une minute, elle s'étonnait de ne pas voir Félicien. Si elle ne faisait rien pour le rencontrer, elle songeait qu'il aurait dû tout franchir, lui, pour être près d'elle. Mais elle l'approuvait de se montrer si sage, elle l'aurait grondé, de vouloir hâter les choses. Sans doute il attendait aussi le prodige. C'était l'attente unique dont elle vivait maintenant, espérant chaque soir que ce serait pour le lendemain. Elle n'avait pas eu jusque-là de révolte. Parfois, cependant, elle levait la tête: quoi, rien encore? Et elle piquait fortement son aiguille, dont ses petites mains saignaient. Souvent, il lui fallait la retirer avec les pinces. Quand l'aiguille cassait, d'un coup sec de verre qu'on brise, elle n'avait pas même un geste d'impatience.
Hubertine s'inquiéta de la voir si acharnée au travail, et comme l'époque de la lessive était venue, elle la força à quitter le panneau de broderie, pour vivre quatre bons jours de vie active, sous le grand soleil. La mère Gabet, que ses douleurs laissaient tranquille, put aider au savonnage et au rinçage. C'était une fête dans le Clos-Marie, cette fin d'août avait une splendeur admirable, un ciel ardent, des ombrages noirs; tandis qu'une délicieuse fraîcheur s'exhalait de la Chevrotte, dont l'ombre des saules glaçait l'eau vive. Et Angélique passa la première journée très gaiement, tapant et plongeant les linges, jouissant de la rivière, des ormes, du moulin en ruine, des herbes, de toutes ces choses amies, si pleines de souvenirs. N'était-ce pas là qu'elle avait connu Félicien, d'abord mystérieux sous la lune, puis si adorablement gauche, le matin où il avait sauvé la camisole emportée? Après chaque pièce qu'elle rinçait, elle ne pouvait s'empêcher de jeter un coup d'œil vers la grille de l'Evêché, condamnée autrefois: elle l'avait un soir franchie à son bras, peut-être allait-il brusquement l'ouvrir, pour la venir prendre et l'emmener aux genoux de son père. Cet espoir enchantait sa grosse besogne, dans les éclaboussures de l'écume.
Mais, le lendemain, comme la mère Gabet amenait la dernière brouettée du linge qu'elle étendait avec Angélique, elle interrompit son bavardage interminable, pour dire sans malice:
—À propos, vous savez que Monseigneur marie son fils?
La jeune fille, en train d'étaler un drap, s'agenouilla dans l'herbe, le cœur défaillant sous la secousse.