—Oui, le monde en cause.... Le fils de Monseigneur épousera mademoiselle de Voincourt à l'automne.... Tout est réglé d'avant-hier, paraît-il. Elle restait à genoux, un flot d'idées confuses bourdonnait dans sa tête. La nouvelle ne la surprenait point, elle la sentait vraie. Sa mère l'avait avertie, elle devait s'y attendre. Mais, en ce premier moment, ce qui lui brisait ainsi les jambes, c'était la pensée que, tremblant devant son père, Félicien pouvait épouser l'autre, sans l'aimer, un soir de lassitude. Alors, il serait perdu pour elle, qu'il adorait. Jamais elle n'avait songé à cette faiblesse possible, elle le voyait plié sous le devoir, faisant au nom de l'obéissance leur malheur à tous deux. Et, sans qu'elle bougeât encore, ses yeux s'étaient portés vers la grille, une révolte la soulevait enfin, le besoin d'en aller secouer les barreaux, de l'ouvrir de ses ongles, de courir près de lui et de le soutenir de son courage, pour qu'il ne cédât pas.

Elle fut surprise de s'entendre répondre à la mère Gabet, dans l'instinct purement machinal de cacher son trouble.

—Ah! c'est mademoiselle Claire qu'il épouse.... Elle est très belle, on la dit très bonne....

Sûrement, dès que la vieille femme serait partie, elle irait le rejoindre. Elle avait assez attendu, elle briserait son serment de ne pas le revoir, comme un obstacle importun. De quel droit les séparait-on ainsi? Tout lui criait leur amour, la cathédrale, les eaux fraîches, les vieux ormes, parmi lesquels ils s'étaient aimés. Puisque leur tendresse avait grandi là, c'était là qu'elle voulait le reprendre, pour s'enfuir à, son cou, très loin, si loin, que jamais plus on ne les retrouverait.

—Ça y est, dit enfin la mère Gabet, qui venait de pendre à un buisson les dernières serviettes. Dans deux heures, ça sera sec.... Bien le bonsoir, mademoiselle, puisque vous n'avez que faire de moi.

Maintenant, debout au milieu de cette floraison de linges, éclatants sur l'herbe verte, Angélique songeait à cet autre jour, où, dans le grand vent, parmi le claquement des draps et des nappes, leurs cœurs s'étaient donnés, si ingénus. Pourquoi avait-il cessé de venir la voir? Pourquoi n'était-il pas à ce rendez-vous, dans cette gaieté saine de la lessive? Mais, tout à l'heure, quand elle le tiendrait entre ses bras, elle savait bien qu'il n'appartiendrait plus qu'à elle seule. Elle n'aurait, pas même besoin de lui reprocher sa faiblesse, il lui suffirait de s'être montrée, pour qu'il retrouvât la volonté de leur bonheur. Il oserait tout, elle n'avait qu'à le rejoindre, dans un instant.

Une heure se passa, et Angélique marchait à pas ralentis, entre les linges, toute blanche elle-même de l'aveuglant reflet du soleil, et une voix confuse s'élevait dans son être, grandissait, l'empêchait d'aller là-bas, à la grille. Elle s'effrayait devant cette lutte commençante. Quoi donc? il n'y avait pas en elle que son vouloir? une autre chose, qu'on y avait mise sans doute, la contrecarrait, bouleversait la bonne simplicité de sa passion. C'était si simple, de courir à celui qu'on aime; et elle ne le pouvait déjà plus, le tourment du doute la tenait: elle avait juré, puis ce serait très mal peut-être. Le soir, lorsque la lessive fut sèche et qu'Hubertine vint l'aider à la rentrer, elle ne s'était pas décidée encore, elle se donna la nuit pour réfléchir. Les bras débordant de ces linges de neige, qui sentaient bon, elle jeta un regard d'inquiétude au Clos-Marie, déjà noyé de crépuscule, comme à un coin de nature ami refusant d'être complice. Le lendemain, Angélique s'éveilla pleine de trouble. D'autres nuits se passèrent, sans lui apporter une résolution. Elle ne retrouvait son calme que dans sa certitude d'être aimée. Cela était resté inébranlable, elle s'y reposait divinement. Aimée, elle pouvait attendre, elle supporterait tout. Des crises de charité l'avaient reprise, elle s'attendrissait aux moindres souffrances, les yeux gonflés de larmes toujours près de jaillir. Le père Mascart se faisait donner du tabac, les Chouteau tiraient d'elle jusqu'à des confitures. Mais surtout les Lemballeuse profitaient de l'aubaine, on avait vu Tiennette danser dans les fêtes, avec une robe de la bonne demoiselle. Et voilà, un jour, comme Angélique apportait à la mère Lemballeuse des chemises promises la veille, qu'elle aperçut de loin, chez les mendiants, madame de Vaincourt et sa fille Claire, accompagnées de Félicien. Celui-ci, sans doute, les avait amenées. Elle ne se montra pas, elle s'en revint, le cœur glacé.

Deux jours plus tard, elle les vit qui entraient tous les trois chez les Chouteau; puis, un matin, le père Mascart lui conta une visite du beau jeune homme avec deux dames. Alors, elle abandonna ses pauvres, qui n'étaient plus à elle, puisque, après les lui avoir pris, Félicien les donnait à ces femmes; elle cessa de sortir, de peur de les rencontrer encore, de recevoir au cœur la blessure dont la souffrance, chaque fois, s'enfonçait davantage; et elle sentait que quelque chose mourait en elle, sa vie s'en allait goutte à goutte.

Ce fut un soir, après une de ces rencontres, seule dans sa chambre, étouffée d'angoisse, qu'elle laissa échapper ce cri:

—Mais il ne m'aime plus! Elle revoyait Claire de Voincourt, grande, belle, avec sa couronne de cheveux noirs; et elle le revoyait, lui, à côté, mince et fier. N'étaient-ils pas faits l'un pour l'autre, de la même race, si appareillés, qu'on les aurait crus mariés déjà?