Madame Lecoeur pinça les lèvres et parut ne pas vouloir en dire davantage.

— Toujours le même, hein? continua mademoiselle Saget. C'est un bien brave homme… Je me suis laissé dire qu'il mangeait son argent d'une façon…

— Est-ce qu'on sait s'il mange son argent! dit brutalement madame Lecoeur. C'est un cachotier, c'est un ladre, c'est un homme, voyez-vous, mademoiselle, qui me laisserait crever plutôt que de me prêter cent sous… Il sait parfaitement que les beurres, pas plus que les fromages et les oeufs, n'ont marché cette saison. Lui, vend toute la volaille qu'il veut… Eh bien, pas une fois, non, pas une fois, il ne m'aurait offert ses services. Je suis bien trop fière pour accepter, vous comprenez, mais ça m'aurait fait plaisir.

— Eh! le voilà, votre beau-frère, reprit mademoiselle Saget, en
baissant la voix.

Les deux femmes se tournèrent, regardèrent quelqu'un qui traversait la chaussée pour entrer sous la grande rue couverte.

— Je suis pressée, murmura madame Lecoeur, j'ai laissé ma boutique toute seule. Puis, je ne veux pas lui parler.

Florent s'était aussi retourné, machinalement. Il vit un petit homme, carré, l'air heureux, les cheveux gris et taillés en brosse, qui tenait sous chacun de ses bras une oie grasse, dont la tête pendait et lui tapait sur les cuisses. Et, brusquement, il eut un geste de joie; il courut derrière cet homme, oubliant sa fatigue. Quand il l'eut rejoint:

— Gavard! dit-il, en lui frappant sur l'épaule.

L'autre leva la tête, examina d'un air surpris cette longue figure noire qu'il ne reconnaissait pas. Puis, tout d'un coup:

— Vous! vous! s'écria-t-il au comble de la stupéfaction. Comment, c'est vous!