— Les hommes maigres sont de rudes hommes, déclara la Sarriette d'un air convaincu.

— Elle l'a habillé tout à neuf, fit remarquer madame Lecoeur. Il doit lui coûter bon.

— Oui, oui, vous pourriez avoir raison, murmura la vieille demoiselle. Il faudra savoir…

Alors, elles s'engagèrent à se tenir au courant de ce qui se passerait dans la baraque des Quenu-Gradelle. La marchande de beurre prétendait qu'elle voulait ouvrir les yeux de son beau-frère sur les maisons qu'il fréquentait. Cependant, la Normande s'était un peu calmée; elle s'en alla, bonne fille au fond, lassée d'en avoir trop conté. Quand elle ne fut plus là, madame Lecoeur dit sournoisement:

— Je suis sûre que la Normande aura été insolente, c'est son habitude… Elle ferait bien de ne pas parler des cousins qui tombent du ciel, elle qui a trouvé un enfant dans sa boutique à poissons.

Elles se regardèrent en riant toutes les trois. Puis, lorsque madame
Lecoeur se fut éloignée à son tour:

— Ma tante a tort de s'occuper de ces histoires, ça la maigrit, reprit la Sarriette. Elle me battait quand les hommes me regardaient. Allez, elle peut chercher, elle ne trouvera pas de mioche sous son traversin, ma tante.

Mademoiselle Saget eut un nouveau rire. Et quand elle fut seule, comme elle retournait rue Pirouette, elle pensa que « ces trois pécores » ne valaient pas la corde pour les pendre. D'ailleurs, on avait pu la voir, il serait très-mauvais de se brouiller avec les Quenu-Gradelle, des gens riches et estimés après tout. Elle fit un détour, alla rue Turbigo, à la boulangerie Taboureau, la plus belle boulangerie du quartier. Madame Taboureau, qui était une amie intime de Lisa, avait, sur toutes choses, une autorité incontestée. Quand on disait: « Madame Taboureau a dit ceci, madame Taboureau a dit cela, » il n'y avait plus qu'à s'incliner. La vieille demoiselle, sous prétexte, ce jour-là, de savoir à quelle heure le four était chaud, pour apporter un plat de poires, dit le plus grand bien de la charcutière, se répandit en éloges sur la propreté et sur l'excellence de son boudin. Puis, contente de cet alibi moral, enchantée d'avoir soufflé sur l'ardente bataille qu'elle flairait, sans s'être fâchée avec personne, elle rentra décidément, l'esprit plus libre, retournant cent fois dans sa mémoire l'image du cousin de madame Quenu.

Ce même jour, le soir, après le dîner, Florent sortit, se promena quelque temps, sous une des rues couvertes des Halles. Un fin brouillard montait, les pavillons vides avaient une tristesse grise, piquée des larmes jaunes du gaz. Pour la première fois, Florent se sentait importun; il avait conscience de la façon malapprise dont il était tombé au milieu de ce monde gras, en maigre naïf; il s'avouait nettement qu'il dérangeait tout le quartier, qu'il devenait une gêne pour les Quenu, un cousin de contrebande, de mine par trop compromettante. Ces réflexions le rendaient fort triste, non pas qu'il eût remarqué chez son frère ou chez Lisa la moindre dureté; il souffrait de leur bonté même; il s'accusait de manquer de délicatesse en s'installant ainsi chez eux. Des doutes lui venaient. Le souvenir de la conversation dans la boutique, l'après-midi, lui causait un malaise vague. Il était comme envahi par cette odeur des viandes du comptoir, il se sentait glisser à une lâcheté molle et repue. Peut-être avait-il eu tort de refuser cette place d'inspecteur qu'on lui offrait. Cette pensée mettait en lui une grande lutte; il fallait qu'il se secouât pour retrouver ses roideurs de conscience. Mais un vent humide s'était levé, soufflant sous la rue couverte. Il reprit quelque calme et quelque certitude, lorsqu'il fut obligé de boutonner sa redingote. Le vent emportait de ses vêtements cette senteur grasse de la charcuterie, dont il était tout alangui.

Il rentrait, quand il rencontra Claude Lantier. Le peintre, renfermé au fond de son paletot verdâtre, avait la voix sourde, pleine de colère. Il s'emporta contre la peinture, dit que c'était un métier de chien, jura qu'il ne toucherait de sa vie à un pinceau. L'après-midi, il avait crevé d'un coup de pied une tête d'étude qu'il faisait d'après cette gueuse de Cadine. Il était sujet à ces emportements d'artiste impuissant en face des oeuvres solides et vivantes qu'il rêvait. Alors, rien n'existait plus pour lui, il battait les rues, voyait noir, attendait le lendemain comme une résurrection. D'ordinaire, il disait qu'il se sentait gai le matin et horriblement malheureux le soir; chacune de ses journées était un long effort désespéré. Florent eut peine à reconnaître le flâneur insouciant des nuits de la Halle. Ils s'étaient déjà retrouvés à la charcuterie. Claude, qui connaissait l'histoire du déporté, lui avait serré la main, en lui disant qu'il était un brave homme. Il allait, d'ailleurs, très-rarement chez les Quenu.