«Entre», répéta Sandoz.

Il l'introduisit, à droite du vestibule, dans le salon, dont il avait fait son cabinet de travail. La salle à manger et la cuisine étaient à gauche. En haut, sa mère, qui ne quittait plus le lit, occupait la grande chambre; tandis que le ménage se contentait de l'autre et du cabinet de toilette, placé entre les deux pièces. Et c'était tout, une vraie boîte de carton, des compartiments de tiroir, que séparaient des cloisons minces comme des feuilles de papier. Petite maison de travail et d'espoir cependant, vaste à côté des greniers de jeunesse, égayée déjà d'un commencement de bien-être et de luxe.

«Hein? cria-t-il, nous en avons, de la place! Ah! c'est joliment plus commode que rue d'Enfer! Tu vois, j'ai une pièce à moi tout seul. Et j'ai acheté une table de chêne pour écrire, et ma femme m'a donné ce palmier, dans ce vieux pot de Rouen... Hein? c'est chic!» Justement, sa femme entrait. Grande, le visage calme et gai, avec de beaux cheveux bruns, elle avait par-dessus sa robe de popeline noire, très simple, un large tablier blanc; car, bien qu'ils eussent pris une servante à demeure, elle s'occupait de la cuisine, était fière de certains de ses plats, mettait le ménage sur un pied de propreté et de gourmandise bourgeoises.

Tout de suite, Claude et elle furent d'anciennes connaissances.

«Appelle-le Claude, chérie... Et toi, vieux, appelle-la Henriette... Pas de madame, pas de monsieur, ou je vous flanque chaque fois une amende de cinq sous.» Ils rirent, et elle s'échappa, réclamée à la cuisine par un plat du Midi, une bouillabaisse, dont elle voulait faire la surprise aux amis de Plassans. Elle en tenait la recette de son mari lui-même, elle y avait acquis un tour de main extraordinaire, disait-il.

«Elle est charmante, ta femme, dit Claude, et elle te gâte.» Mais Sandoz, assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en train, écrites dans la matinée, se mit à parler du premier roman de sa série, qu'il avait publié en octobre. Ah! on le lui arrangeait, son pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la critique hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il eût assassiné les gens, à la corne d'un bois.

Et il en riait, excité plutôt, les épaules solides, avec la tranquille carrure du travailleur qui sait où il va. Un étonnement seul lui restait, la profonde inintelligence de ces gaillards, dont les articles bâclés sur des coins de bureau, le couvraient de boue, sans paraître soupçonner la moindre de ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le baquet aux injures: son étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle tout-puissant rendu aux milieux, la vaste nature éternellement en création, la vie enfin, la vie totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans haut ni-bas, sans beauté ni laideur; et les audaces de langage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a des mots abominables nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort enrichie de ces bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et l'achèvement continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait aisément; mais il aurait voulu au moins qu'on lui fit l'honneur de comprendre et de se fâcher pour ses audaces, non pour les saletés imbéciles qu'on lui prêtait.

«Tiens! continua-t-il, je crois qu'il y a encore plus de niais que de méchants... C'est la forme qui les enrage en moi, la phrase écrite, l'image, la vie du style. Oui, la haine de la littérature, toute la bourgeoisie en crève!» Il se tut, envahi d'une tristesse.

«Bah! dit Claude après un silence, tu es heureux, tu travailles, tu produis, toi!» Sandoz s'était levé, il eut un geste de brusque douleur.

«Ah! oui, je travaille, je pousse mes livres jusqu'à la dernière page... Mais si tu savais! si je te disais dans quels désespoirs, au milieu de quels tourments! Est-ce que ces crétins ne vont pas s'aviser aussi de m'accuser d'orgueil! moi que l'imperfection de mon œuvre poursuit jusque dans le sommeil! moi qui ne relis jamais mes pages de la veille, de crainte de les juger si exécrables que je ne puisse trouver ensuite la force de continuer!...