Je travaille, eh! sans doute, je travaille! je travaille comme je vis, parce que je suis né pour ça; mais, va, je n'en suis pas plus gai, jamais je ne me contente, et il y a toujours la grande culbute au bout!» Un éclat de voix l'interrompit, et Jory parut, enchanté de l'existence, racontant qu'il venait de retaper une vieille chronique pour avoir sa soirée libre. Presque aussitôt, Gagnière et Mahoudeau, qui s'étaient rencontrés à la porte, arrivèrent en causant. Le premier, enfoncé depuis quelques mois dans une théorie des couleurs, expliquait à l'autre son procédé.
«Je pose mon ton, continuait-il. Le rouge du drapeau s'éteint et jaunit; parce qu'il se détache sur le bleu du ciel, dont la couleur complémentaire, l'orangé, se combine avec le rouge.»
Claude, intéressé, le questionnait déjà, lorsque la bonne apporta un télégramme. «Bon! dit Sandoz, c'est Dubuche qui s'excuse, il promet de nous surprendre vers onze heures.» À ce moment, Henriette ouvrit la porte toute grande, et annonça elle-même le dîner. Elle n'avait plus son tablier de cuisinière, elle serrait gaiement, en maîtresse de maison, les mains qui se tendaient. À table! à table! il était sept heures et demie, la bouillabaisse n'attendait pas. Jory ayant fait remarquer que Fagerolles lui avait juré qu'il viendrait, on ne voulut rien entendre: il devenait ridicule, Fagerolles, à poser pour le jeune maître, accablé de travaux!
La salle à manger où l'on passa, était si petite que, voulant y installer le piano, on avait dû percer une sorte d'alcôve, dans un cabinet noir, réservé jusque-là à la vaisselle. Pourtant, les grands jours, on tenait encore une dizaine autour de la table ronde sous la suspension de porcelaine blanche, mais à la condition de condamner le buffet, si bien que la bonne ne pouvait plus y aller chercher une assiette. D'ailleurs, c'était la maîtresse de maison qui servait; et le maître, lui, se plaçait en face, contre le buffet bloqué, pour y prendre et passer ce dont on avait besoin.
Henriette avait mis Claude à sa droite, Mahoudeau à sa gauche; tandis que Jory et Gagnière s'étaient assis aux deux côtés de Sandoz.
«Françoise! appela-t-elle. Donnez-moi donc les rôties, elles sont sur le fourneau.»
Et, la bonne lui ayant apporté les rôties, elle les distribuait deux par deux dans les assiettes, puis commençait à verser dessus le bouillon de la bouillabaisse, lorsque la porte s'ouvrit.
«Fagerolles, enfin! dit-elle. Placez-vous là, près de Claude.» Il s'excusa d'un air de galante politesse, allégua un rendez-vous d'affaires. Très élégant maintenant, pincé dans des vêtements de coupe anglaise, il avait une tenue d'homme de cercle, relevée par la pointe de débraillé artiste qu'il gardait. Tout de suite, en s'asseyant, il secoua la main de son voisin, il affecta une vive joie.
«Ah! mon vieux Claude! Il y a si longtemps que je voulais te voir! Oui, j'ai eu vingt fois l'idée d'aller là-bas; et puis, tu sais, la vie...» Claude, pris de malaise devant ces protestations, tâchait de répondre avec une cordialité pareille. Mais Henriette, qui continuait de servir, le sauva, en s'impatientant.
«Voyons, Fagerolles, répondez-moi... Est-ce deux rôties que vous désirez?