—Certainement, madame, deux rôties... Je l'adore, la bouillabaisse. D'ailleurs, vous la faites si bonne! une merveille!» Tous, en effet, se pâmaient, Mahoudeau et Jory surtout, qui déclaraient n'en avoir jamais mangé de meilleure à Marseille; si bien que la jeune femme, ravie, rose encore de la chaleur du fourneau, la grande cuiller en main, ne suffisait que juste à remplir les assiettes qui lui revenaient; et même elle quitta sa chaise, courut en personne chercher à la cuisine le reste du bouillon, car la servante perdait la tête.

«Mange donc! lui cria Sandoz. Nous attendrons bien que tu aies mangé.»

Mais elle s'entêtait, demeurait debout.

«Laisse... Tu ferais mieux de passer le pain. Oui, derrière toi, sur le buffet... Jory préfère les tartines, la mie qui trempe.»

Sandoz se leva à son tour, aida au service, pendant qu'on plaisantait Jory sur les pâtées qu'il aimait.

Et Claude, pénétré par cette bonhomie heureuse, comme réveillé d'un long sommeil, les regardait tous, se demandait s'il les avait quittés la veille, ou s'il y avait bien quatre années qu'il n'eût dîné là, un jeudi. Ils étaient autres pourtant, il les sentait changés, Mahoudeau aigri de misère, Jory enfoncé dans sa jouissance; Gagnière plus lointain, envolé ailleurs; et, surtout, il lui semblait que Fagerolles, près de lui, dégageait du froid, malgré l'exagération de sa cordialité. Sans doute, leurs visages avaient vieilli un peu, à l'usure de l'existence; mais ce n'était pas cela seulement, des vides paraissaient se faire entre eux, il les voyait à part, étrangers, bien qu'ils fussent coude à coude, trop serrés autour de cette table. Puis, le milieu était nouveau: une femme, aujourd'hui, apportait son charme, les calmait par sa présence. Alors, pourquoi, devant ce cours fatal des choses qui meurent et se renouvellent, avait-il donc cette sensation de recommencement? pourquoi aurait-il juré qu'il s'était assis à cette place, le jeudi de la semaine précédente? et il crut comprendre enfin: c'était Sandoz qui, lui, n'avait pas bougé, aussi entêté dans ses habitudes de cœur que dans ses habitudes de travail, radieux de les recevoir à la table de son jeune ménage, ainsi qu'il l'était jadis de partager avec eux son maigre repas de garçon. Un rêve d'éternelle amitié l'immobilisait, des jeudis pareils se succédaient à l'infini, jusqu'aux derniers lointains de l'âge. Tous éternellement ensemble! tous partis à la même heure et arrivés dans la même victoire! Il dut deviner la pensée qui rendait Claude muet, il lui dit au travers de la nappe, avec son bon rire de jeunesse:

«Hein? vieux, t'y voilà encore! Ah! nom d'un chien; que tu nous as manqué!... Mais, tu vois, rien ne change, nous sommes tous les mêmes... N'est-ce pas? vous autres!».

Ils répondirent par des hochements de tête. Sans doute, sans doute!...

«Seulement, continua-t-il épanoui, la cuisine est un peu meilleure que rue d'Enfer... Vous en ai-je fait manger, des ratatouilles!» Après la bouillabaisse, un civet de lièvre avait paru; et une volaille rôtie, accompagnée d'une salade, termina le dîner. Mais on resta longtemps à table, le dessert traîna, bien que la conversation n'eût pas la fièvre ni les violences d'autrefois: chacun parlait de lui, finissait par se taire, en voyant que personne ne l'écoutait. Au fromage, cependant, lorsqu'on eut goûté d'un petit vin de Bourgogne, un peu aigrelet, dont le ménage s'était risqué à faire venir une pièce, sur les droits d'auteur du premier roman, les voix s'élevèrent, on s'anima.

«Alors, tu as traité avec Naudet? demanda Mahoudeau, dont le visage osseux d'affamé s'était creusé encore. Est-ce vrai qu'il t'assure cinquante mille francs la première année?» Fagerolles répondit du bout des lèvres: