Elle t'aurait dotée, elle t'aurait mariée, je te le disais bien jadis. Tu serais peut-être son héritière, et tu ne crèverais pas la faim avec un toqué comme moi.» Mais elle parut alors s'éveiller. Elle rapprocha violemment sa chaise, elle le saisit d'un bras, s'abandonna contre lui, dans une protestation de tout son être.

«Qu'est-ce que tu dis? Oh! non, oh! non... Ce serait une honte, si j'avais songé à son argent. Je te l'avouerais, tu sais que je ne suis pas menteuse; mais j'ignore moi-même ce que j'ai eu, un bouleversement, une tristesse. Ah! vois-tu, une tristesse à croire que tout allait finir pour moi... C'est le remords sans doute, oui, le remords de l'avoir quittée brutalement, cette pauvre infirme, cette femme si vieille, qui m'appelait sa fille. J'ai mal agi, ça ne me portera pas chance. Va, ne dis pas non, je le sens bien, que c'est fini pour moi désormais.» Et elle pleura, suffoquée par ces regrets confus, où elle ne pouvait lire, sous cette sensation unique que son existence était gâtée, qu'elle n'avait plus que du malheur à attendre de la vie.

«Voyons, essuie tes yeux, reprit-il, devenu tendre. Toi qui n'étais pas nerveuse, est-ce possible que tu te forges des chimères et que tu te tourmentes de la sorte?... Que diable, nous nous en tirerons! Et, d'abord, tu sais que c'est toi qui m'as fait trouver mon tableau... Hein? tu n'es pas si maudite puisque tu portes chance!» Il riait, elle hocha la tête, en voyant bien qu'il voulait la faire sourire. Son tableau, elle en souffrait déjà; car, là-bas, sur le pont, il l'avait oubliée, comme si elle eût cessé d'être à lui; et depuis la veille, elle le sentait de plus en plus loin d'elle, ailleurs, dans un monde où elle ne montait pas. Mais elle se laissa consoler, ils échangèrent un de leurs baisers d'autrefois, avant de quitter la table, pour se mettre au lit.

Le petit Jacques n'avait rien entendu. Engourdi d'immobilité, il venait de s'endormir, la joue dans son livre d'images; et sa tête trop grosse d'enfant manqué du génie, si lourde parfois qu'elle lui pliait le cou, blêmissait sous la lampe. Lorsque sa mère le coucha, il n'ouvrit même pas les yeux.

Ce fut à cette époque seulement que Claude eut l'idée d'épouser Christine. Tout en cédant aux conseils de Sandoz, qui s'étonnait d'une irrégularité inutile, il obéit surtout à un sentiment de pitié, au besoin de se montrer bon pour elle et de se faire ainsi pardonner ses torts. Depuis quelque temps, il la voyait si triste, si inquiète de l'avenir, qu'il ne savait de quelle joie l'égayer. Lui-même s'aigrissait, retombait dans ses anciennes colères, la traitait parfois en servante à qui l'on donne ses huit jours. Sans doute, d'être sa femme légitime, elle se sentirait plus chez elle et souffrirait moins de ses brusqueries. Du reste, elle n'avait pas reparlé de mariage, comme détachée du monde, d'une discrétion qui s'en remettait à lui seul; mais il comprenait qu'elle se chagrinait de n'être pas reçue chez Sandoz; et, d'autre part, ce n'était plus la liberté ni la solitude de la campagne, c'était Paris, avec les mille méchancetés du voisinage, des liaisons forcées, tout ce qui blesse une femme vivant chez un homme. Lui, au fond, n'avait contre le mariage que ses anciennes préventions d'artiste débridé dans la vie. Puisqu'il ne devait jamais la quitter, pourquoi ne pas lui faire ce plaisir? Et, en effet, quand il lui en parla, elle eut un grand cri, elle se jeta à son cou, surprise elle-même d'en éprouver une si grosse émotion. Pendant une semaine, elle en fut profondément heureuse. Ensuite, cela se calma, longtemps avant la cérémonie.

D'ailleurs, Claude ne hâta aucune des formalités, et l'attente des papiers nécessaires fut longue. Il continuait à réunir des études pour son tableau, elle semblait ainsi que lui sans impatience. À quoi bon? cela n'apporterait certainement rien de nouveau dans leur existence. Ils avaient résolu de se marier seulement à la mairie, non par un mépris affiché de la religion, mais pour faire vite et simple. La question des témoins les embarrassa un instant. Comme elle ne connaissait personne, il lui donna Sandoz et Mahoudeau; d'abord, au lieu de ce dernier, il avait bien songé à Dubuche; seulement, il ne le voyait plus, et il craignit de le compromettre. Pour lui-même, il se contenta de Jory et de Gagnière. La chose resterait ainsi entre camarades, personne n'en causerait.

Des, semaines s'étaient passées, on se trouvait en décembre, par un froid terrible. La veille du mariage, bien qu'il leur restât trente-cinq francs à peine, ils se dirent qu'ils ne pouvaient renvoyer leurs témoins, avec une simple poignée de main; et, voulant éviter un gros dérangement chez eux, ils résolurent de leur offrir à déjeuner, dans un petit restaurant du boulevard de Clichy.

Puis, chacun rentrerait chez soi.

Le matin, comme Christine mettait un col à une robe de laine grise, qu'elle avait eu la coquetterie de se faire pour la circonstance, Claude, déjà en redingote, piétinant d'ennui, eut l'idée d'aller prendre Mahoudeau, en prétextant que ce gaillard était bien capable d'oublier le rendez-vous.

Depuis l'automne, le sculpteur habitait Montmartre, un petit atelier de la rue des Tilleuls, à la suite d'une série de drames qui avaient bouleversé son existence: d'abord, faute de paiement, une expulsion de l'ancienne boutique de fruitière qu'il occupait rue du Cherche-Midi; ensuite une rupture définitive avec Chaîne, que le désespoir de ne pas vivre de ses pinceaux venait de jeter dans une aventure commerciale, faisant les foires de la banlieue de Paris, tenant un jeu de tournevire pour le compte d'une veuve, et, enfin, un envolement brusque de Mathilde, l'herboristerie vendue, l'herboriste disparue, enlevée sans doute, cachée au fond d'un logement discret par quelque monsieur à passions. Maintenant donc, il vivait seul, dans un redoublement de misère, mangeant lorsqu'il avait des ornements de façade à gratter ou quelque figure d'un confrère plus heureux à mettre au point.