Ce fut ainsi que Christine, très émue au fond, sous son affectation d'indifférence, entendit pendant trois heures son mari et les témoins s'enfiévrer au sujet de la borine femme à Mahoudeau. Depuis que les autres savaient l'histoire, ils en remâchaient les moindres détails. Sandoz trouvait ça d'une allure étonnante. Jory et Gagnière discutaient la solidité des armatures, le premier sensible à la perte d'argent, le second démontrant avec une chaise qu'on aurait pu maintenir la statue. Quant à Mahoudeau, encore ébranlé, envahi d'une stupeur, il se plaignait d'une courbature, qu'il n'avait pas sentie d'abord: tous ses membres s'endolorissaient, il avait les muscles froissés, la peau meurtrie, comme au sortir des bras d'une amante de pierre. Et Christine lui lava l'écorchure de sa joue de nouveau saignante, et il lui semblait que cette statue de femme mutilée s'asseyait à la table avec eux, que c'était elle seule qui importait ce jour-là, elle seule qui passionnait Claude, dont le récit, répété à vingt reprises, ne tarissait pas sur son émotion, devant cette gorge et ces hanches d'argile broyées à ses pieds.
Pourtant, au dessert, il y eut une diversion. Gagnière demanda soudain à Jory:
«À propos, toi, je t'ai vu avec Mathilde, dimanche...
Oui, oui, rue Dauphine.» Jory, devenu très rouge, tâcha de mentir; mais son nez remuait, sa bouche se fronçait, il se mit à rire d'un air bête.
«Oh! une rencontre... Parole d'honneur! je ne sais pas où elle loge, je vous l'aurais dit.
—Comment! c'est toi qui la caches? s'écria Mahoudeau.
Va, tu peux la garder, personne ne te la redemande.» La vérité était que Jory, rompant avec toutes ses habitudes de prudence et d'avarice, cloîtrait maintenant Mathilde dans une petite chambre. Elle le tenait par son vice, il glissait au ménage avec cette goule, lui qui, pour ne pas payer, vivait autrefois des raccrocs de la rue.
«Bah! on prend son plaisir où on le trouve, dit Sandoz, plein d'une indulgence philosophique.—C'est bien vrai», répondit-il simplement, en allumant un cigare.
On s'attarda, la nuit tombait, quand on reconduisit Mahoudeau, qui, décidément, voulait se mettre au lit: Et, en rentrant, Claude et Christine, après avoir repris Jacques chez la concierge, trouvèrent l'atelier tout froid, noyé d'une ombre si épaisse qu'ils tâtonnèrent longtemps, avant de pouvoir allumer la lampe. Il fallut aussi rallumer le poêle; sept heures sonnaient, lorsqu'ils respirèrent enfin à l'aise. Alors ils n'avaient pas faim, ils achevèrent un reste de bouilli, plutôt pour engager l'enfant à manger sa soupe; et, quand ils l'eurent couché, ils s'installèrent sous la lampe, ainsi que tous les soirs.
Cependant, Christine n'avait pas mis d'ouvrage devant elle, trop remuée pour travailler. Elle restait là, les mains oisives sur la table, regardant Claude, qui, lui, s'était tout de suite enfoncé dans un dessin, un coin de son tableau, des ouvriers du port Saint-Nicolas déchargeant du plâtre.