Le port Saint-Nicolas le passionna d'abord de sa continuelle activité de lointain port de mer, en plein quartier de l'Institut: la grue à vapeur, la Sophie, manœuvrait, hissait des blocs de pierre; des tombereaux venaient s'emplir de sable; des bêtes et des hommes tiraient, s'essoufflaient, sur les gros pavés en pente qui descendaient, jusqu'à l'eau, à ce bord de granit où s'amarrait une double rangée de chalands et de péniches; et, pendant des semaines, il s'était appliqué à une étude, des ouvriers déchargeant un bateau de plâtre, portant sur l'épaule des sacs blancs, laissant derrière eux un chemin blanc, poudrés de blanc eux-mêmes, tandis que, près de là, un autre bateau, vide de son chargement de charbon, avait maculé la berge d'une large tache d'encre. Ensuite, il prit le profil du bain froid, sur la rive gauche, ainsi qu'un lavoir à l'autre plan, les châssis vitrés ouverts, les blanchisseuses alignées, agenouillées au ras du courant, tapant leur linge. Dans le milieu il étudia une barque menée à la godille par un marinier, puis un remorqueur plus au fond, un vapeur du touage qui se halait sur sa chine et remontait un train de tonneaux et de planches. Les fonds, il les avait depuis longtemps, il en recommença pourtant des morceaux, les deux trouées de la Seine, un grand ciel tout seul où ne s'élevaient que les flèches et les tours dorées de soleil. Et, sous le pont hospitalier, dans ce coin aussi perdu qu'un creux lointain de roches, rarement un curieux le dérangeait, les pêcheurs à la ligne passaient avec le mépris de leur indifférence, il n'avait guère pour compagnon que le chat du surveillant, faisant sa toilette au soleil, paisible dans le tumulte du monde d'en haut.
Enfin, Claude eut tous ses cartons. Il jeta en quelques jours une esquisse d'ensemble, et la grande œuvre fut commencée. Mais, durant tout l'été, il s'engagea, rue Tourlaque, entre lui et sa toile immense, une première bataille; car il s'était obstiné à vouloir mettre lui-même sa composition au carreau, et il ne s'en tirait pas, empêtré dans de continuelles erreurs, pour la moindre déviation de ce tracé mathématique, dont il n'avait point l'habitude.
Cela l'indignait. Il passa outre, quitte à corriger plus tard, il couvrit la toile violemment, pris d'une telle fièvre qu'il vivait sur son échelle les journées entières, maniant des brosses énormes, dépensant une force musculaire à remuer des montagnes. Le soir, il chancelait comme un homme ivre, il s'endormait à la dernière bouchée, foudroyé; et il fallait que sa femme le couchât, ainsi qu'un enfant.
De ce travail héroïque, il sortit une ébauche magistrale, une de ces ébauches où le génie flambe, dans le chaos encore mal débrouillé des tons. Bongrand, qui vint le voir, saisit le peintre dans ses grands bras et le baisa à l'étouffer, les yeux aveuglés de larmes. Sandoz, enthousiaste, donna un dîner; les autres, Jory, Mahoudeau, Gagnière, colportèrent de nouveau l'annonce d'un chef d'œuvre; quant à Fagerolles, il resta un instant immobile, puis éclata en félicitations, trouvant ça trop beau.
Et Claude, en effet, comme si cette ironie d'un habile homme lui eût porté malheur, ne fit ensuite que gâter son ébauche: C'était sa continuelle histoire, il se dépensait d'un coup, en un élan magnifique; puis, il n'arrivait pas à faire sortir le reste, il ne savait pas finir. Son impuissance recommença, il vécut deux années sur cette toile, n'ayant d'entrailles que pour elle, tantôt ravi en plein ciel par des joies folles, tantôt retombé à terre, si misérable, si déchiré de doutes que les moribonds râlant dans des lits d'hôpital étaient plus heureux que lui. Déjà deux fois, il n'avait pu être prêt pour le Salon; car toujours, au dernier moment, lorsqu'il espérait terminer en quelques séances, des trous se déclaraient, il sentait la composition craquer et crouler sous ses doigts. À l'approche du troisième Salon, il eut une crise terrible, il resta quinze jours sans aller à son atelier de la rue Tourlaque; et, quand il y rentra, ce fut comme on rentre dans une maison vidée par la mort: il tourna la grande toile contre le mur, il roula l'échelle dans un coin, il aurait tout cassé, tout brûlé, si ses mains défaillantes en avaient trouvé la force.
Mais rien n'existait plus, un vent de colère venait de balayer le plancher, il parlait de se mettre à de petites choses, puisqu'il était incapable des grands labeurs.
Malgré lui, son premier projet de petit tableau le ramena là-bas, devant la Cité. Pourquoi n'en ferait-il pas simplement une vue, sur une toile moyenne? Seulement, une sorte de pudeur, mêlée d'une étrange jalousie, l'empêcha d'aller s'asseoir sous le pont des Saints-Pères: il lui semblait que cette place fût sacrée maintenant, qu'il ne devait pas déflorer la virginité de la grande œuvre, même morte. Et il s'installa au bout de la berge, en amont du pont Saint-Nicolas. Cette fois, au moins, il travaillait directement sur la nature, il se réjouissait de n'avoir pas à tricher, comme cela était fatal pour les toiles de dimensions démesurées. Le petit tableau, très soigné, plus poussé que de coutume, eut cependant le sort des autres devant le jury indigné, par cette peinture de balai ivre, selon la phrase qui courut alors les ateliers. Ce fut un soufflet d'autant plus sensible, qu'on avait parlé de concessions, d'avances faites à l'École pour être reçu; et le peintre, ulcéré, pleurant de rage, arracha la toile par minces lambeaux et la brûla dans son poêle, lorsqu'elle lui revint. Celle-ci, il ne lui suffisait pas de la tuer d'un coup de couteau, il fallait l'anéantir.
Une autre année se passa pour Claude à des besognes vagues. Il travaillait par habitude, ne finissait rien, disait lui-même, avec un rire douloureux, qu'il s'était perdu et qu'il se cherchait. Au fond, la conscience tenace de son génie lui laissait un espoir indestructible, même pendant les longues crises d'abattement. Il souffrait comme un damné roulant l'éternelle roche qui retombait et l'écrasait; mais l'avenir lui restait, la certitude de la soulever de ses deux poings, un jour, et de la lancer dans les étoiles.
On vit enfin ses yeux se rallumer de passion, on sut qu'il se cloîtrait de nouveau rue Tourlaque. Lui qui, autrefois, était toujours emporté, au-delà de l'œuvre présente, par le rêve élargi de l'œuvre future, se heurtait de front, maintenant à ce sujet de la Cité. C'était l'idée fixe, la barre qui fermait sa vie. Et, bientôt, il en reparla librement, dans une nouvelle flambée d'enthousiasme, criant avec des gaietés d'enfant qu'il avait trouvé et qu'il était certain du triomphe.
Un matin, Claude, qui jusque-là n'avait pas rouvert sa porte, voulut bien laisser entrer Sandoz. Celui-ci tomba sur une esquisse, faite de verve, sans modèle, admirable encore de couleur. D'ailleurs, le sujet restait le même: le port Saint-Nicolas à gauche, l'école de natation à droite, la Seine et la Cité au fond. Seulement, il demeura stupéfait en apercevant, à la place de la barque conduite par un marinier, une autre barque, très grande, tenant tout le milieu de la composition, et que trois femmes occupaient: une, en costume de bain, ramant; une autre, assise au bord, les jambes dans l'eau, son corsage à demi arraché montrant l'épaule; la troisième, toute droite, toute nue à la proue, d'une nudité si éclatante qu'elle rayonnait comme un soleil.