«Tiens! quelle idée! murmura Sandoz. Que font-elles là, ces femmes?
—Mais elles se baignent, répondit tranquillement Claude.
Tu vois bien qu'elles sont sorties du bain froid, ça me donne un motif de nu, une trouvaille, hein?... Est-ce que ça te choque?» Son vieil ami, qui le connaissait, trembla de le rejeter dans ses doutes.
«Moi? oh! non! Seulement, j'ai peur que le public ne comprenne pas, cette fois encore. Ce n'est guère vraisemblable, cette femme nue, au beau milieu de Paris.» Il s'étonna naïvement.
«Ah! tu crois... Eh bien, tant pis! Qu'est-ce que ça fiche, si elle est bien peinte, ma bonne femme? J'ai besoin de ça, vois-tu, pour me monter.» Les jours suivants, Sandoz revint avec douceur sur cette étrange composition, plaidant, par un besoin de sa nature, la cause de la logique outragée. Comment un peintre moderne, qui se piquait de ne peindre que des réalités, pouvait-il abâtardir une œuvre, en y introduisant des imaginations pareilles? Il était si aisé de prendre d'autres sujets, où s'imposait la nécessité du nu! Mais Claude s'entêtait, donnait des explications mauvaises et violentes, car il ne voulait pas avouer la vraie raison, une idée à lui, si peu claire qu'il n'aurait pu la dire avec netteté, ce tourment d'un symbolisme secret, ce vieux regain de romantisme qui lui faisait incarner dans cette nudité la chair même de Paris, la ville nue et passionnée, resplendissante d'une beauté de femme. Et il y mettait encore sa propre passion, son amour des beaux ventres, des cuisses et des gorges fécondes, comme il brûlait d'en créer à pleines mains, pour les enfantements continus de son art.
Devant l'argumentation pressante de son ami, il feignit pourtant d'être ébranlé. «Eh bien, je verrai, je l'habillerai plus tard, ma bonne femme, puisqu'elle te gêne... Mais je vais toujours la faire comme ça. Hein? tu comprends, elle m'amuse.» Jamais il n'en reparla, d'une, obstination sourde, se contentant de gonfler le dos et de sourire d'un air embarrassé, lorsqu'une allusion disait l'étonnement de tous, à voir cette Vénus naître de l'écume de la Seine, triomphale, parmi les omnibus des quais et les débardeurs du port Saint-Nicolas.
On était au printemps, Claude allait se remettre à son grand tableau, lorsqu'une décision, prise en un jour de prudence, changea la vie du ménage. Parfois, Christine s'inquiétait de tout cet argent dépensé si vite, des sommes dont ils écornaient sans cesse le capital. On ne comptait plus, depuis que la source paraissait inépuisable: Puis, après quatre années, il s'étaient épouvantés un matin, lorsque, ayant demandé des comptes, ils avaient appris que, sur les vingt mille francs, il en restait à peine trois mille. Tout de suite, ils se jetèrent à une réaction d'économie excessive, rognant sur le pain, projetant de couper court même aux besoins nécessaires; et ce fut ainsi que, dans ce premier élan de sacrifice, ils quittèrent le logement de la rue de Douai. À quoi bon deux loyers?
Il y avait assez de place dans l'ancien séchoir de la rue Tourlaque, encore éclaboussé des eaux de teinture, pour qu'on y pût caser l'existence de trois personnes. Mais l'installation n'en fut pas moins laborieuse, car cette halle de quinze mètres sur dix ne leur donnait qu'une pièce, un hangar de bohémiens faisant tout en commun. Il fallut que le peintre lui même, devant la mauvaise grâce du propriétaire, la coupât, dans un bout, d'une cloison de planches, derrière laquelle il ménagea une cuisine et une chambre à coucher. Cela les enchanta, malgré les crevasses de la toiture, où soufflait le vent: les jours de gros orages, ils étaient obligés de mettre des terrines sous les fentes trop larges. C'était d'un vide lugubre, leurs quatre meubles dansaient le long des murailles nues. Et ils se montraient fiers d'être logés si à l'aise, ils disaient aux amis que le petit Jacques aurait au moins de l'espace, pour courir un peu. Ce pauvre Jacques, malgré ses neuf ans sonnés, ne poussait guère vite; sa tête seule continuait de grossir, on ne pouvait l'envoyer plus de huit jours de suite à l'école, d'où il revenait hébété, malade d'avoir voulu apprendre; si bien que, le plus souvent, ils le laissaient vivre à quatre pattes autour d'eux, se traînant dans les coins.
Alors, Christine, qui, depuis longtemps, n'était plus mêlée au travail quotidien de Claude, vécut de nouveau avec lui chaque heure des longues séances. Elle l'aida à gratter et à poncer l'ancienne toile, elle lui donna des conseils pour la rattacher au mur plus solidement. Mais ils constatèrent un désastre: l'échelle roulante s'était détraquée sous l'humidité du toit; et, de crainte d'une chute, il dut la consolider par une traverse de chêne, pendant que, un à un, elle lui passait les clous. Tout, une seconde fois, était prêt. Elle le regarda mettre au carreau la nouvelle esquisse, debout derrière lui, jusqu'à défaillir de fatigue, se laissant ensuite glisser par terre, restant là, accroupie, à regarder encore.
Ah! comme elle aurait voulu le reprendre à cette peinture qui le lui avait pris! C'était pour cela qu'elle se faisait sa servante, heureuse de se rabaisser à des travaux de manœuvre. Depuis qu'elle rentrait dans son travail, côte à côte ainsi tous les trois, lui, elle et cette toile, un espoir la ranimait. S'il lui avait échappé, lorsqu'elle pleurait toute seule rue de Douai, et qu'il s'attardait rue Tourlaque, acoquiné et épuisé comme chez une maîtresse, peut-être allait-elle le reconquérir, maintenant qu'elle était là, elle aussi, avec sa passion. Ah! cette peinture, de quelle haine jalouse elle l'exécrait! Ce n'était plus son ancienne révolte de petite bourgeoise peignant l'aquarelle, contre cet art libre, superbe et brutal. Non, elle l'avait compris peu à peu, rapprochée d'abord par sa tendresse pour le peintre, gagnée ensuite par le régal de la lumière, le charme original des notes blondes.