Aujourd'hui, elle avait tout accepté, les terrains lilas, les arbres bleus. Même un respect commençait à la faire trembler devant ces œuvres qui lui avaient paru si abominables jadis. Elle les voyait puissantes, elle les traitait en rivales dont on ne pouvait plus rire. Et sa rancune grandissait avec son admiration, elle s'indignait d'assister à cette diminution d'elle-même, à cet autre amour qui la souffletait dans son ménage.

Ce fut d'abord une lutte sourde de toutes les minutes.

Elle s'imposait, glissait à chaque instant ce qu'elle pouvait de son corps, une épaule, une main, entre le peintre et son tableau. Toujours, elle demeurait là, à l'envelopper de son haleine, à lui rappeler qu'il était sien. Puis, son ancienne idée repoussa, peindre elle aussi, l'aller retrouver au fond même de sa fièvre d'art: pendant un mois, elle mit une blouse, travailla ainsi qu'une élève près du maître, dont elle copiait docilement une étude; et elle ne lâcha qu'en voyant sa tentative tourner contre son but, car il achevait d'oublier la femme en elle, comme trompé par cette besogne commune, sur un pied de simple camaraderie, d'homme à homme. Aussi revint-elle à son unique force.

Souvent, déjà, pour camper les petites figures de ses derniers tableaux, Claude avait pris d'après Christine des indications, une tête, un geste des bras, une allure du corps. Il lui jetait un manteau aux épaules, il la saisissait dans un mouvement et lui criait de ne plut bouger.

C'étaient des services qu'elle se montrait heureuse de lui rendre, répugnant pourtant à se dévêtir, blessée de ce métier de modèle, maintenant qu'elle était sa femme. Un jour qu'il avait besoin de l'attache d'une cuisse, elle refusa, puis consentit à retrousser sa robe, honteuse, après avoir fermé la porte à double tour, de peur que, sachant le rôle où elle descendait, on ne la cherchât nue dans tous les tableaux de son mari. Elle entendait encore les rires insultants des camarades et de Claude lui-même, leurs plaisanteries grasses, lorsqu'ils parlaient des toiles d'un peintre qui se servait ainsi uniquement de sa femme, d'aimables nudités proprement léchées pour les bourgeois, et dans lesquelles on la retrouvait sous toutes les faces, avec des particularités bien connues, la chute des reins un peu longue, le ventre trop haut; ce qui la promenait sans chemise au travers de Paris goguenard, quand elle passait habillée, cuirassée, serrée jusqu'au menton par des robes sombres, qu'elle portait justement très montantes.

Mais, depuis que Claude avait établi largement, au fusain, la grande figure de femme debout, qui allait tenir le milieu de son tableau, Christine regardait cette vague silhouette, songeuse, envahie d'une pensée obsédante, devant laquelle s'en allaient un à un ses scrupules. Et, quand il parla de prendre un modèle, elle s'offrit.

«Comment, toi! Mais tu te fâches, dès que je te demande le bout de ton nez!» Elle souriait, pleine d'embarras.

«Oh! le bout de mon nez! Avec ça que je ne t'ai pas posé la figure de ton Plein air, autrefois, et lorsqu'il n'y avait rien eu encore entre nous!... Un modèle va te coûter sept francs par séance. Nous ne sommes pas si riches, autant économiser cet argent.» Cette idée d'économie le décida tout de suite.

«Je veux bien, c'est même très gentil à toi d'avoir ce courage, car tu sais que ce n'est pas un amusement de fainéante, avec moi... N'importe! avoue-le donc, grande bête! tu as peur qu'une autre femme n'entre ici, tu es jalouse.» Jalouse! oui, elle l'était, et à en agoniser de souffrance.

Mais elle se moquait bien des autres femmes, tous les modèles de Paris pouvaient retirer là leurs jupons! Elle n'avait qu'une rivale, cette peinture préférée, qui lui volait son amant. Ah! jeter sa robe, jeter jusqu'où dernier linge, et se donner nue à lui pendant des jours, des semaines, vivre nue sous ses regards, et le reprendre ainsi, et l'emporter, lorsqu'il retomberait dans ses bras! Avait-elle donc à offrir autre chose qu'elle-même? N'était-ce pas légitime, ce dernier combat où elle payait de son corps, quitte à n'être plus rien, rien qu'une femme sans charmes, si elle se laissait vaincre?