Claude, enchanté, fit d'abord d'après elle une étude, une simple académie pour son tableau, dans la pose. Ils attendaient que Jacques fût parti à l'école, ils s'enfermaient, et la séance durait des heures. Les premiers jours, Christine souffrit beaucoup de l'immobilité; puis, elle s'accoutuma, n'osant se plaindre, de peur de le fâcher, retenant ses larmes, quand il la bousculait. Et, bientôt, l'habitude en fut prise, il la traita en simple modèle, plus exigeant que s'il l'eût payée, sans jamais craindre d'abuser de son corps, puisqu'elle était sa femme. Il l'employait pour tout, la faisait se déshabiller à chaque minute, pour un bras, pour un pied, pour le moindre détail dont il avait besoin.

C'était un métier où il la ravalait, un emploi de mannequin vivant, qu'il plantait là et qu'il copiait, comme il aurait copié la cruche ou le chaudron d'une nature morte.

Cette fois, Claude procéda sans hâte; et, avant d'ébaucher la grande figure, il avait déjà lassé Christine pendant des mois, à l'essayer de vingt façons, voulant se bien pénétrer de la qualité de sa peau, disait-il. Enfin, un jour, il attaqua l'ébauche. C'était un matin d'automne, par une brise déjà aigre; il ne faisait pas chaud, dans le vaste atelier, malgré le poêle qui ronflait. Comme le petit Jacques, malade d'une de ses crises de stupeur souffrante, n'avait pu aller à l'école, on s'était décidé à l'enfermer au fond de la chambre, en lui recommandant d'être bien sage. Et, frissonnante, la mère se déshabilla, se planta près du poêle, immobile, tenant la pose.

Pendant la première heure, le peintre, du haut de son échelle, lui jeta des coups d'œil qui la sabraient des épaules aux genoux, sans lui adresser une parole. Elle, envahie d'une tristesse lente, craignant de défaillir, ne sachant plus si elle souffrait du froid ou d'un désespoir, venu de loin, dont elle sentait monter l'amertume. Sa fatigue était si grande, qu'elle trébucha et marcha péniblement, de ses jambes engourdies.

«Comment, déjà! cria Claude. Mais il y a un quart heure au plus que tu poses! Tu ne veux donc pas gagner tes sept francs?» Il plaisantait d'un air bourru, ravi de son travail. Et elle avait à peine retrouvé l'usage de ses membres, sous le peignoir dont elle s'était couverte, qu'il dit violemment:

«Allons, allons, pas de paresse! C'est un grand jour, aujourd'hui. Il faut avoir du génie ou en crever!» Puis, lorsqu'elle eut repris la pose, nue sous la lumière blafarde, et qu'il se fut remis à peindre, il continua de lâcher des phrases, de loin en loin, par ce besoin qu'il avait de faire du bruit, dès que sa besogne le contentait.

«C'est curieux comme tu as une drôle de peau! Elle absorbe la lumière, positivement. Ainsi, on ne le croirait pas, tu es toute grise, ce matin. Et l'autre jour, tu étais rose, oh! d'un rose qui n'avait pas l'air vrai... Moi, ça m'embête, on ne sait jamais.» Il s'arrêta, il cligna les yeux.

«Très épatant tout de même, le nu... Ça fiche une note sur le fond... Et ça vibre, et ça prend une sacrée vie, comme si l'on voyait couler le sang dans les muscles...

Ah! un muscle bien dessiné, un membre peint solidement, en pleine clarté, il n'y a rien de plus beau, rien de meilleur, c'est le bon Dieu!... Moi, je n'ai pas d'autre religion, je me collerais à genoux là-devant, pour toute l'existence.» Et, comme il était obligé de descendre chercher un tube de couleur, il s'approcha d'elle, il la détailla avec une passion croissante, en touchant du bout de son doigt chacune des parties qu'il voulait désigner.

«Tiens! là, sous le sein gauche, eh bien, c'est joli comme tout! Il y a des petites veines qui bleuissent, qui donnent à la peau une délicatesse de ton exquise... Et là, au renflement de la hanche, cette fossette où l'ombre se dore, un régal!... Et là, sous le modelé si gras du ventre, ce trait pur des aines, une pointe à peine de carmin dans de l'or pâle... Le ventre, moi, ça m'a toujours exalté. Je ne puis en voir un, sans vouloir manger le monde. C'est si beau à peindre, un vrai coucher de chair!» Puis, remonté sur son échelle, il cria dans sa fièvre de création: