«Ce n'est point ta faute, mais c'est évidemment ça qui me fiche dedans... Ah! pas de chance!» Elle écoutait, elle chancelait, dans son chagrin. Ces heures de pose, dont elle avait déjà tant souffert, tournaient maintenant à un supplice intolérable. Quelle était donc cette nouvelle invention, de l'accabler, avec sa jeunesse, de souffler sur sa jalousie, en lui donnant le regret empoisonné de sa beauté disparue? Voilà qu'elle devenait sa propre rivale, qu'elle ne pouvait plus regarder son ancienne image, sans être mordue au cœur d'une envie mauvaise! Ah! que cette image, cette étude faite d'après elle, avait pesé sur son existence! Tout son malheur était là: sa gorge montrée d'abord dans son sommeil; puis, son corps vierge dévêtu librement, en une minute de tendresse charitable; puis, ce don d'elle-même, après les rires de la foule, huant sa nudité; puis, sa vie entière, son abaissement à ce métier de modèle, où elle avait perdu jusqu'à l'amour de son mari. Et elle renaissait, cette image, elle ressuscitait, plus vivante qu'elle, pour achever de la tuer; car il n'y avait désormais qu'une œuvre, c'était la femme couchée de l'ancienne toile qui se relevait à présent, dans la femme debout du nouveau tableau.
Alors, à chaque séance, Christine se sentit vieillir. Elle abaissait sur elle des regards troubles, elle croyait voir se creuser des rides, se déformer les lignes pures. Jamais elle ne s'était étudiée ainsi, elle avait la honte et le dégoût de son corps, ce désespoir infini des femmes ardentes, lorsque l'amour les quitte avec leur beauté.
Était-ce donc pour cela qu'il ne l'aimait plus, qu'il allait passer les nuits chez d'autres, et qu'il se réfugiait dans la passion hors nature de son œuvre? Elle en perdait l'intelligence nette des choses, elle en tombait à une échéance, vivant en camisole et en jupe sales, n'ayant plus la coquetterie de sa grâce, découragée par cette idée qu'il devenait inutile de lutter, puisqu'elle était vieille.
Un jour, Claude, enragé par une mauvaise séance, eut un cri terrible dont elle ne devait plus guérir. Il avait failli crever de nouveau sa toile, hors de lui, secoué d'une de ces colères, où il semblait irresponsable. Et, se soulageant sur elle, le poing tendu: «Non, décidément, je ne puis rien faire avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut pas avoir d'enfant!» Révoltée sous l'outrage, pleurante, elle courut se rhabiller. Mais ses mains s'égaraient, elle ne trouvait pas ses vêtements pour se couvrir assez vite. Tout de suite, lui, plein de remords, était descendu la consoler.
«Voyons, j'ai eu tort, je suis un misérable... De grâce, pose, pose encore un peu, pour me prouver que tu ne m'en veux point.» Il la rattrapait, nue entre ses bras, il lui disputait sa chemise, qu'elle avait déjà passée à moitié. Et elle pardonna une fois de plus, elle reprit la pose, si frémissante, que les ondes douloureuses passaient le long de ses membres; tandis que, dans son immobilité de statue, de grosses larmes muettes continuaient de tomber de ses joues sur sa gorge, où elles ruisselaient. Son enfant, ah! certes, oui, il aurait mieux fait de ne pas naître! C'était lui peut-être la cause de tout. Elle ne pleura plus, elle excusait déjà le père, elle se sentait une colère sourde contre le pauvre être, pour qui sa maternité ne s'était jamais éveillée, et qu'elle haïssait maintenant, à cette idée qu'il a pu, en elle, détruire l'amante.
Pourtant, Claude s'obstinait cette fois, et il acheva le tableau, il jura qu'il l'enverrait quand même au Salon. Il ne quittait plus son échelle, il nettoyait les fonds jusqu'à la nuit noire. Enfin, épuisé, il déclara qu'il n'y toucherait pas davantage; et, ce jour-là, comme Sandoz montait le soir, vers quatre heures, il ne le trouva point. Christine répondit qu'il venait de sortir, pour prendre l'air un moment sur la butte.
La lente rupture s'était aggravée entre Claude et les amis de l'ancienne bande. Chacun de ces derniers avait écourté et espacé ses visites, mal à l'aise devant cette peinture troublante, de plus en plus bousculé par le détraquage de cette admiration de jeunesse; et, maintenant, tous étaient en fuite, pas un n'y retournait. Gagnière, lui, avait même quitté Paris, pour aller habiter l'une de ses maisons de Melun, où il vivait chichement de la location de l'autre, après s'être marié, à la stupéfaction des camarades, avec sa maîtresse de piano, une vieille demoiselle qui lui jouait du Wagner, le soir. Quant à Mahoudeau, il alléguait son travail, car il commençait à gagner quelque argent, grâce à un fabricant de bronzes d'art qui lui faisait retoucher ses modèles. C'était une autre histoire pour Jory, que personne ne voyait, depuis que Mathilde le tenait cloîtré, despotiquement: elle le nourrissait à crever de petits plats, l'abêtissait de pratiques amoureuses, le gorgeait de tout ce qu'il aimait, à un tel point, que lui, l'ancien coureur de trottoirs, l'avare qui ramassait ses plaisirs au coin des bornes pour ne pas les payer, en était tombé à une domesticité de chien fidèle, donnant les clefs de son argent, ayant en poche de quoi acheter un cigare, les jours seulement où elle voulait bien lui laisser vingt sous; on racontait même qu'en fille autrefois dévote, afin de consolider sa conquête, elle le jetait dans la religion et lui parlait de la mort, dont il avait une peur atroce.
Seul, Fagerolles affectait une vive cordialité à l'égard de son vieil ami, lorsqu'il le rencontrait, promettant toujours d'aller le voir, ce qu'il ne faisait jamais du reste: il avait tant d'occupations, depuis son grand succès, tambouriné, affiché, célébré, en marche pour toutes les fortunes et tous les honneurs! Et Claude ne regrettait guère que Dubuche, par une lâcheté tendre des vieux souvenirs d'enfance, malgré les froissements que la différence de leurs natures avait amenés plus tard. Mais Dubuche, semblait-il, n'était pas heureux non plus de son côté, comblé de millions sans doute, et cependant misérable, en continuelle dispute avec son beau-père qui se plaignait d'avoir été trompé sur ses capacités d'architecte, obligé de vivre dans les potions de sa femme malade et de ses deux enfants, des foetus venus avant terme, que l'on élevait sous de la ouate. De toutes ces amitiés mortes, il n'y avait donc que Sandoz qui parût connaître encore le chemin de la rue Tourlaque. Il y revenait pour le petit Jacques, son filleul, pour cette triste femme aussi, cette Christine dont le visage de passion, au milieu de cette misère, le remuait profondément, comme une de ces visions de grandes amoureuses qu'il aurait voulu faire passer dans ses livres.
Et, surtout, sa fraternité d'artiste augmentait, depuis qu'il voyait Claude perdre pied, sombrer au fond de la folie héroïque de l'art. D'abord, il en était resté plein d'étonnement, car il avait cru à son ami plus qu'à lui-même, il se mettait le second depuis le collège, en le plaçant très haut, au rang des maîtres qui révolutionnent une époque. Ensuite, un attendrissement douloureux lui était venu de cette faillite du génie, une amère et saignante pitié, devant ce tourment effroyable de l'impuissance.
Est-ce qu'on savait jamais, en art, où était le fou? Tous les ratés le touchaient aux larmes, et plus le tableau ou le livre tombait à l'aberration, à l'effort grotesque et lamentable, plus il frémissait de charité, avec le besoin d'endormir pieusement dans l'extravagance de leurs rêves ces foudroyés de l'œuvre. Le jour où Sandoz était monté sans trouver le peintre, il ne s'en alla pas, il insista, en voyant les yeux de Christine rougis de larmes.