On s'asseyait, Henriette entre Claude et Mahoudeau, Sandoz ayant à ses côtés Mathilde et Christine, Jory et Gagnière aux deux bouts, et le domestique achevait à peine de servir le potage, lorsque Mme Jory lâcha une phrase malheureuse. Voulant être aimable, n'ayant pas entendu les excuses de son mari, elle dit au maître de la maison: «Eh bien, vous avez été content de l'article de ce matin, Édouard en a revu lui-même les épreuves avec tant de soin!» Du coup, Jory se troubla, bégaya:

«Mais non! mais non! Il est très mauvais, cet article, tu sais bien qu'il a passé pendant mon absence, l'autre soir.» Au silence gêné qui s'était fait, elle comprit sa faute.

Mais elle aggrava la situation, elle lui jeta un regard aigu, en répondant très haut, pour l'accabler et se mettre à part:

«Encore un de tes mensonges! Je répète ce que tu m'as dit... Tu entends, je ne veux pas que tu me rendes ridicule!».

Cela glaça le commencement du dîner. Vainement, Henriette recommanda les kilkis, seule Christine les trouva très bons. Sandoz, que l'embarras de Jory récréait, lui rappela joyeusement, quand les rougets grillés parurent, un déjeuner qu'ils avaient fait ensemble à Marseille, autrefois. Ah! Marseille, la seule ville où l'on mange!

Claude, absorbé depuis un instant, sembla sortir d'un rêve, pour demander, sans transition:

«Est-ce que c'est décidé? est-ce qu'ils ont choisi les artistes, pour les nouvelles décorations de l'Hôtel de ville?...

—Non, dit Mahoudeau, ça va se faire... Moi, je n'aurai rien, je ne connais personne... Fagerolles lui-même est très inquiet. S'il n'est point ici ce soir, c'est que ça ne marche pas tout seul... Ah! il a mangé son pain blanc, ça se gâte, ça craque, leur peinture à millions!» Il eut un rire de rancune enfin satisfaite, et Gagnière à l'autre bout de la table, laissa entendre le même ricanement. Alors, ils se soulagèrent en paroles mauvaises, ils se réjouirent de la débâcle qui consternait le monde des jeunes maîtres. C'était fatal, les temps prédits arrivaient, la hausse exagérée sur les tableaux aboutissait à une catastrophe. Depuis que la panique s'était mise chez les amateurs, pris de l'affolement des gens de Bourse, sous le vent de la baisse, les prix s'effondraient de jour en jour, on ne vendait plus rien. Et il fallait voir le fameux Naudet au milieu de la déroute! Il avait tenu bon d'abord, il avait inventé le coup de l'Américain, le tableau unique caché au fond d'une galerie, solitaire comme un dieu, le tableau dont il ne voulait même pas dire le prix, avec la certitude méprisante de ne pouvoir trouver un homme assez riche, et qu'il vendait enfin deux ou trois cent mille francs à un marchand de porcs de New York, glorieux d'emporter la toile la plus chère de l'année. Mais ces coups-là ne se recommençaient pas, et Naudet, dont les dépenses avaient grandi avec les gains, entraîné et englouti dans le mouvement fou qui était son œuvre, entendait maintenant crouler sous lui son hôtel royal, qu'il devait défendre contre l'assaut des huissiers.

«Mahoudeau, vous ne reprenez pas des cèpes?» interrompit obligeamment Henriette. Le domestique présentait le filet, on mangeait, on vidait les carafes de vin; mais l'aigreur était telle, que les bonnes choses passaient sans être goûtées, ce qui désolait la maîtresse et le maître de la maison. «Hein? des cèpes? finit par répéter le sculpteur. Non, merci.» Et il continua.

«Le drôle, c'est que Naudet poursuit Fagerolles. Parfaitement! il est en train de le faire saisir... Ah! ce que je rigole, moi! Nous allons en voir, un nettoyage, avenue de Villiers, chez tous ces petits peintres à hôtel. La bâtisse sera pour rien, au printemps... Donc, Naudet, qui avait forcé Fagerolles à bâtir, et qui l'avait meublé comme une canin, a voulu reprendre ses bibelots et ses tentures. Mais l'autre a emprunté dessus, paraît-il... Vous voyez l'histoire: le marchand l'accuse d'avoir gâché son affaire en exposant, par une vanité d'étourdi; le peintre répond qu'il entend ne plus être volé; et ils vont se manger, j'espère bien!» La voix de Gagnière s'éleva, une voix inexorable et douce de rêveur éveillé.