«Rasé, Fagerolles!... D'ailleurs, il n'a jamais eu de succès.»
On se récria. Et sa vente annuelle de cent mille francs, et ses médailles, et sa croix? Mais lui, obstiné, souriait d'un air mystérieux, comme si les faits ne pouvaient rien contre sa conviction de l'au-delà. Il hochait la tête, plein de dédain.
«Laissez-moi donc tranquille! Jamais il n'a su ce que c'était qu'une valeur.» Jory allait défendre le talent de Fagerolles, qu'il regardait comme son œuvre, lorsque Henriette leur demanda un peu de recueillement pour les raviolis. Il y eut une courte détente, au milieu du bruit cristallin des verres et du léger cliquetis des fourchettes. La table, dont la belle symétrie se débandait déjà, semblait s'être allumée davantage, au feu âpre de la querelle. Et Sandoz, gagné d'une inquiétude, s'étonnait: qu'avaient-ils donc à l'attaquer si durement? n'avait-on pas débuté ensemble, ne devait-on pas arriver dans la même victoire? Un malaise, pour la première fois, troublait son rêve d'éternité, cette joie de ses jeudis qu'il voyait se succéder, tous pareils, tous heureux, jusqu'aux derniers jours lointains de l'âge. Mais ce ne fut encore qu'un frisson à fleur de peau. Il dit en riant:
«Claude, ménage-toi, voici les gelinottes... Hé! Claude, où es-tu?».
Depuis qu'on se taisait, Claude était retourné dans son rêve, les regards perdus, reprenant des raviolis, sans savoir; et Christine, qui ne disait rien, triste et charmante, ne le quittait pas des yeux. Il eut un sursaut, il choisit une cuisse parmi les morceaux de gelinottes qu'on servait, et dont le fumet violent emplissait la pièce d'une odeur de résine.
«Hein! sentez-vous ça? cria Sandoz, amusé. On croirait qu'on avale toutes les forêts de la Russie.»
Mais Claude revint à sa préoccupation. «Alors, vous dites que Fagerolles aura la salle du Conseil municipal?» Et cette parole suffit, Mahoudeau et Gagnière, remis sur la piste, repartirent. Ah! un joli badigeonnage à l'eau claire, si on la lui donnait, cette salle; et il faisait assez de vilenies pour l'avoir. Lui, qui, autrefois, affectait de cracher sur les commandes, en grand artiste débordé par les auteurs, il assiégeait l'administration de ses bassesses, depuis que sa peinture ne se vendait plus. Connaissait-on quelque chose d'aussi plat qu'un peintre devant un fonctionnaire, et les courbettes, et les concessions, et les lâchetés? une honte, une école de domesticité, que cette dépendance de l'art, sous le bon vouloir imbécile d'un ministre! Ainsi, Fagerolles, pour sûr, à ce dîner officiel, était en train de lécher consciencieusement les bottes de quelque chef de bureau, quelque crétin à empailler!
«Mon Dieu! dit Jory, il fait ses affaires, et il a raison...
Ce n'est pas vous qui paierez ses dettes.—Des dettes, est-ce que j'en ai, moi qui ai crevé la faim? répondit Mahoudeau d'un ton rogue. Est-ce qu'on se fait bâtir un palais, est-ce qu'on a des maîtresses comme cette Irma, qui le ruine?» Gagnière, de nouveau, l'interrompit, de son étrange voix d'oracle, lointaine et fêlée.—«Irma, mais c'est elle qui le paie!» On se fâchait, on plaisantait, le nom d'lrma volait par-dessus la table, lorsque Mathilde, réservée et muette jusque-là, par une affectation de bon genre, s'indigna vivement, avec des gestes effarés, une bouche prude de dévote qu'on violente.
—«Oh! messieurs! Oh! messieurs!... Devant nous, cette fille... Pas cette fille, de grâce!» Dés lors, Henriette et Sandoz, consternés, assistèrent à la déroute de leur menu. La salade de truffes, la glace, le dessert, tout fut avalé sans joie, dans la colère montante de la querelle; et le Chambertin, et le vin de la Moselle passèrent comme de l'eau pure. Vainement, elle souriait, tandis que lui, bonhomme, s'efforçait de les calmer, en faisant la part des infirmités humaines. Pas un ne lâchait prise, un mot les rejetait les uns sur les autres, acharnés.