—C'est ça, marchons un peu... Nous repartons à quatre heures, nous avons trois heures devant nous.» Ils remontèrent Bennecourt, qui aligne ses maisons jaunes, le long de la berge, sur près de deux kilomètres.

Tout le village était aux champs, ils ne rencontrèrent que trois vaches conduites par une petite fille. Lui, du geste, expliquait le pays, semblait savoir où il allait; et, quand arrivés à la dernière maison, une vieille bâtisse plantée sur le bord de la Seine, en face des coteaux de Jeufoise, il en fit le tour, entra dans un bois de chênes, très touffu. C'était le bout du monde qu'ils cherchaient l'un et, l'autre, un gazon d'une douceur de velours, un abri de feuilles où le soleil seul pénétrait en minces flèches de flamme. Tout de suite, leurs lèvres s'unirent dans un baiser avide, et elle s'était abandonnée, et il l'avait prise, au milieu de l'odeur fraîche des herbes foulées. Longtemps, ils restèrent à cette place, attendris, maintenant, avec des paroles rares et basses, occupés de la seule caresse de leur haleine, comme en extase devant les points d'or qu'ils regardaient luire au fond de leurs yeux bruns.

Puis, deux heures plus tard, quand ils sortirent du bois, ils tressaillirent: un paysan était là, sur la porte grande ouverte de la mairie, et qui paraissait les avoir guettés de ses yeux rapetissés de vieux loup. Elle devint toute rose, tandis que lui criait, pour cacher sa gêne:

«Tiens! le père Poirette!!! C'est donc à vous, la cambuse?» Alors, le vieux raconta avec des larmes que ses locataires étaient partis sans le payer, en lui laissant leurs meubles.

Et il les invita à entrer. «Vous pouvez toujours voir, peut-être que vous connaissez du monde... Ah! il y en a des Parisiens, qui seraient contents!... Trois cents francs par an avec les meubles, n'est-ce pas que c'est pour rien?» Curieusement, ils le suivirent. C'était une grande lanterne de maison, qui semblait taillée dans un hangar: en bas, une cuisine immense et une salle où l'on aurait pu faire danser; en haut, deux pièces également, si vastes, qu'on s'y perdait. Quant aux meubles, ils consistaient en un lit de noyer, dans l'une des chambres, et en une table et des ustensiles de ménage, qui garnissaient la cuisine.

Mais, devant la maison, le jardin abandonné, planté d'abricotiers magnifiques, se trouvait envahi de rosiers géants, couverts de roses; tandis que, derrière, allant jusqu'au bois de chênes, il y avait un petit champ de pommes de terre, enclos d'une haie vive.

«Je laisserai les pommes de terre», dit le père Poirette.

Claude et Christine s'étaient regardés, dans un de ces brusques désirs de solitude et d'oubli qui alanguissent les amants. Ah! que ce serait bon de s'aimer là, au fond de ce trou, si loin des autres! Mais ils sourirent, est-ce qu'ils pouvaient? ils avaient à peine le temps de reprendre le train pour rentrer à Paris. Et le vieux paysan, qui était le père de Mme Faucheur, les accompagna le long de la berge; puis, comme ils montaient dans le bac, il leur cria, après tout un combat intérieur:

«Vous savez, ce sera deux cent cinquante francs... Envoyez-moi du monde.» À Paris, Claude accompagna Christine jusqu'à l'hôtel de Mme Vanzade. Ils étaient devenus très tristes, ils échangèrent une longue poignée de main, désespérée et muette, n'osant s'embrasser.

Une vie de tourment commença. En quinze jours, elle ne put venir que trois fois; et elle accourait, essoufflée, n'ayant que quelques minutes à elle, car justement la vieille dame se montrait exigeante. Lui, la questionnait, inquiet de la voir pâlie, énervée, les yeux brillants de fièvre. Jamais elle n'avait tant souffert de cette maison pieuse, de ce caveau, sans air et sans jour, où elle se mourait d'ennui. Ses étourdissements l'avaient reprise, le manque d'exercice faisait battre le sang à ses tempes.