Après un nouveau silence, il conclut:

«Ça y est, mon vieux! crève-les tous!... Mais tu vas te faire assommer.

—Oh! dit Sandoz qui se leva et s'étira, j'ai les os trop durs. Ils se casseront les poignets... Rentrons, je ne veux pas manquer le train.» Christine s'était prise pour lui d'une vive amitié, en le voyant droit et robuste dans la vie; et elle osa enfin lui demander un service, celui d'être le parrain de Jacques.

Sans doute, elle ne mettait plus les pieds à l'église; mais à quoi bon laisser ce gamin en dehors de l'usage? Puis, ce qui surtout la décidait, c'était de lui donner un soutien, ce parrain qu'elle sentait si pondéré, si raisonnable, dans les éclats de sa force. Claude s'étonna, consentit avec un haussement d'épaules. Et le baptême eut lieu, on trouva une marraine, la fille d'une voisine. Ce fut une fête, on mangea un homard, apporté de Paris.

Justement, ce jour-là, comme on se séparait, Christine prit Sandoz à part, et lui dit, d'une voix suppliante:

«Revenez bientôt, n'est-ce pas? Il s'ennuie.» Claude, en effet, tombait dans des tristesses noires. Il abandonnait ses études, sortait seul, rôdait malgré lui devant l'auberge des Faucheur, à l'endroit où le bac abordait, comme s'il eût toujours compté voir Paris débarquer. Paris le hantait, il y allait chaque mois, en revenait désolé, incapable de travail. L'automne arriva, puis l'hiver, un hiver humide, trempé de boue; et il le passa dans un engourdissement maussade, amer pour Sandoz lui-même, lui, marié d'octobre, ne pouvait plus faire si souvent le voyage de Bennecourt. Il ne semblait s'éveiller qu'à chacune de ces visites, il en gardait une excitation pendant une semaine, ne tarissait pas en paroles fiévreuses sur les nouvelles de là-bas. Lui, qui, auparavant, cachait son regret de Paris, étourdissait maintenant Christine, l'entretenait du matin au soir, à propos d'affaires qu'elle ignorait et de gens qu'elle n'avait jamais vus.

C'était, au coin du feu, lorsque Jacques dormait, des commentaires sans fin. Il se passionnait, et il fallait encore qu'elle donnât son opinion, qu'elle se prononçât dans les histoires. Est-ce que Gagnière n'était pas idiot, à s'abrutir avec sa musique, lui qui aurait pu avoir un talent si consciencieux de paysagiste? Maintenant, disait-on, il prenait chez une demoiselle des leçons de piano, à son âge! Hein? qu'en pensait-elle? une vraie toquade! Et Jory qui cherchait à se remettre avec Irma Bécot, depuis que celle-ci avait un petit hôtel, rue de Moscou! Elle les connaissait, ces deux-là, deux bonnes rosses qui faisaient la paire, n'est-ce pas? Mais le malin des malins, c'était Fagerolles, auquel il flanquerait ses quatre vérités, quand il le verrait.

Comment! ce lâcheur venait de concourir pour le prix de Rome, qu'il avait raté, du reste! Un gaillard qui blaguait l'École, qui parlait de tout démolir! Ah! décidément, la démangeaison du succès, le besoin de passer sur le ventre des camarades et d'être salué par des crétins, poussait à faire de bien grandes saletés. Voyons, elle ne le défendait pas, peut-être? elle n'était pas assez bourgeoise pour le défendre? Et, quand elle avait dit comme lui, il retombait toujours avec de grands rires nerveux sur la même histoire, qu'il trouvait d'un comique extraordinaire: l'histoire de Mahoudeau et de Chaîne, qui avaient tué le petit Jabouille, le mari de Mathilde, la terrible herboriste: oui! tué, un soir que ce cocu phtisique avait eu une syncope, et que tous deux, appelés par la femme, s'étaient mis à le frictionner si dur, qu'il leur était resté dans les mains!

Alors, si Christine ne s'égayait pas, Claude se levait et disait d'une voix bourrue:

«Oh! toi, rien ne te fait rire... Allons nous coucher, ça vaudra mieux.» Il l'adorait encore, il la possédait avec l'emportement désespéré d'un amant qui demande à l'amour l'oubli de tout, la joie unique. Mais il ne pouvait aller au-delà du baiser, elle ne suffisait plus, un autre tourment l'avait repris, invincible.